Le roi, l’oiseau, la liberté

La bergère, le ramoneur et l’oiseau dans les escaliers

Référence dans le monde de l’animation, Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault est un conte poétique où une bête à plumes ridiculise une tête couronnée despotique pour permettre l’envol d’un amour impossible. La version restaurée de ce film culte est en salle depuis le 3 juillet. 

1980

1980

L’amour est un oiseau rebelle, que nul ne peut apprivoiser.” Paul Grimault a peut-être pensé à Georges Bizet1 en imaginant le volatile frondeur qui niche sur le toit des appartements secrets du Roi de Takicardie, répondant au nom pompeux de “Charles V et III font VIII et VIII font XVI“. Personnage clé du dessin animé Le Roi et l’Oiseau, l’anonyme à plumes est l’ennemi juré du monarque qui a tué sa femme “lors d’un malheureux accident de chasse.”

S’occupant vaillamment de ses quatre petits oisillons, l’Oiseau ne rate pas une occasion de se moquer du Roi, de ses yeux qui louchent et de son comportement tyrannique. “Il détestait tout le monde, et tout le monde dans le pays le détestait aussi” déclame-t-il sous son chapeau haut-de-forme. Pourtant, il est bien le seul dans le royaume de Takicardie à ouvrir son bec. L’insoumis va donc prendre sous son aile la bergère et le ramoneur, alors que la jeune demoiselle a été demandée en mariage par le Roi…

De Andersen à Grimault

Diffusé sur les écrans français en 1980, Le Roi et l’Oiseau est le fruit d’un travail acharné de près de trente ans. En 1953, le réalisateur Paul Grimault sort La Bergère et le Ramoneur, un film d’animation co-écrit avec Jacques Prévert et inspiré du conte homonyme de Hans Christian Andersen La production impose cependant ses directives et la version finale de La Bergère et le Ramoneur est bien loin de leur idée initiale, ce qui laisse les deux amis frustrés. Treize ans plus tard, Paul Grimault récupère les droits de son film et peut alors laisser libre cours à son imagination…

Le réalisateur transforme les personnages de porcelaine du Danois Andersen en peinture. Au clair de lune, le Royaume de Takicardie est “bercé” par la chanson criarde de l’Oiseau qui endort ses oisillons. Sous son nid, dans la chambre du Roi, les tableaux s’animent… La jolie bergère s’est éprise de son voisin de tableau, au grand dam du monarque en tenue de chasse peint sur la toile d’en face. Vous n’êtes pas fait l’un pour l’autre. C’est écrit dans les livres, les bergères épousent les rois, assène d’une voix tremblotante la statue d’un vieux légionnaire romain. Rien n’empêche pourtant les deux amoureux de sortir de leur cadre et de s’échapper par la cheminée.

Paul Grimault lance alors les amoureux dans une course-poursuite rythmée sous la protection bienveillante de l’Oiseau. Les sbires du Roi sont envoyés à leurs trousses. Clones moustachus à chapeau melon, la police de Sa Majesté rappelle bien entendu les fameux Dupont et Dupond de Hergé. Mais lorsqu’ils s’élancent dans le ciel, leur parapluie ouvert en guise de parachute, nous ne sommes pas loin non plus du Golconde. 

Grimault fait évoluer des personnages colorés aux traits ronds et aux mouvements fluides

Truffée de références, la ville-château de Takicardie révèle ses dédales grâce au graphisme soigné du réalisateur. Elle mêle l’architecture traditionnelle du conte de fée à des inventions futuristes (ascenseur personnel du Roi à l’allure de fusée, immeuble en verre…) Dans ce décor aux couleurs pâles, parfois presque brouillées, Grimault fait évoluer des personnages colorés aux traits ronds et aux mouvements fluides. La descente du couple dans la ville-basse  reste l’une des scènes les plus mémorables du film, lors de laquelle le talent de l’auteur se révèle au grand jour. Dans ces bas-fonds vit la plèbe. Le soleil n’y pénètre pas et les habitants prennent les lions pour des oiseaux. Le héros ailé de l’histoire va d’ailleurs profiter de l’escapade de ses protégés pour réveiller cette population enfouie et la libérer de ses chaînes.

Une référence dans le monde de l’animation

En basant leur histoire sur l’un des thèmes traditionnels du conte, l’amour impossible, Paul Grimault et Jacques Prévert exaltent aussi l’insoumission et la liberté via leur charismatique volatile. Lorsque le ramoneur est soumis au travail à la chaîne forcé, Les Temps modernes de Chaplin et la critique de ce modèle industriel abrutissant ne sont pas très loin. Le blondinet sabotera d’ailleurs rapidement la chaîne de production, déclenchant une approbation hystérique de son compagnon à plumes.

Paul Grimault et Jacques Prévert ont su mettre au diapason toutes les composantes essentielles du film d’animation

Dans Le Roi et l’Oiseau, Paul Grimault et Jacques Prévert ont su mettre au diapason toutes les composantes essentielles du film d’animation : graphisme soigné, émotions contrastées, bande musicale variée, et surtout un scénario original aux multiples lectures basé sur une histoire classique. Pour tout cela, le film reste aujourd’hui encore une référence dans le cinéma d’animation. Le réalisateur japonais Hayao Miyakazi s’est ainsi inspiré du Roi et l’Oiseau pour son premier long-métrage, Le Château de Cagliostro, ainsi que pour Le Château dans le ciel . Brad Bird a également créé son Géant de fer à partir du monstre d’acier piloté par le Roi de Takicardie. [youtube=http://www.youtube.com/watch?v=7lx-WILYZPY]

Drôles, tristes, mélancoliques, les démêlées de l’Oiseau avec le pouvoir royal s’offrent à tous les publics, enfants comme adultes. Elles se concluent sur une scène finale mémorabe d’une simplicité enfantine, résumant en quelques traits de crayon la victoire de la liberté.

1 L’amour est un oiseau rebelle extrait de Carmen, opéra créé par Georges Bizet en 1875

La bergère et le ramoneur

Lola Cloutour

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Commentaires

Seti dit :

Toute mon enfance, et un des mes animés préférés… Excellent article!

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