Fantômes du Louvre

Delacroix - Bilal

Delacroix – Bilal

Le dessinateur de bande dessinée Enki Bilal expose au Louvre ses toiles mêlant photographie et peinture. Des tréfonds de son imagination, il a sorti des fantômes liés aux œuvres du musée.

Durer

Durer – Bilal

Le musée du Louvre est hanté. Derrière chaque œuvre immobile se cachent des histoires faites de chair et de sang. Les esprits rôdent. Ils s’immiscent dans l’imaginaire du visiteur, lui racontent leurs peines et leurs souffrances. « C’est comme si au Louvre, on respirait du fantôme », souffle Enki Bilal. Le dessinateur a parcouru les galeries du plus grand musée de Paris à la recherche de ces créatures spectrales. Seul. Toujours un mardi, jour où la visite du Louvre est interdite au public. Lors de ces « rares moments de privilège », il a pris près de quatre cents photos, recadrant à son goût des œuvres réputées ou méconnues. Bilal en a conservé vingt-deux. Pour chacune d’elle, il a tissé une histoire mêlant réalité et imagination. Textes et toiles sont actuellement exposés dans la salle des Sept-Cheminées  du Louvre.

Toiles futuristes dans un décor baroque

Depuis 2005, le musée invite chaque année un auteur de bande dessinée pour croquer ses galeries.  L’artiste a carte blanche. Les éditions du Louvre en partenariat avec Futuropolis commercialise ensuite l’ouvrage et organise une exposition pour présenter les planches originales. L’ancienne chambre à coucher de Louis XIV accueille donc en ce moment et jusqu’au 18 mars les vingt-deux tableaux futuristes d’Enki Bilal. Photos ? Peinture ? Retouche à l’ordinateur ? Les visiteurs collent leur nez à la vitre pour percer les secrets matériels des toiles. Flottant sur des sculptures grecques ou des stèles égyptiennes, les visages des fantômes nous saisissent. Leur teint bleuté évoque la froideur du passé. Il tranche avec les tâches rouge écarlate, gouttes de sang immortalisant le destin dramatique de ces spectres. Bilal a tiré ses clichés sur toile. Il a légèrement désaturé ses photographies, puis a révélé ses fantômes à la peinture acrylique. « Je me suis mis à peindre sur ces tirages un personnage, sans savoir qui je peignais. C’est seulement après que j’ai inventé leur histoire », raconte Bilal. Les traits de pastel renforcent le mouvement de flou fantômatique des tableaux. En lisant l’histoire de ces créatures, on sent presque leur souffle glacé et triste gémir à nos oreilles…

Des chefs-d’œuvre ensanglantés

A côté des toiles, un texte dont on peut regretter la scénographie. De petits

Analia

Analia – Bilal

caractères, une police quelconque, des tirets froids et chronologiques. Pourtant, une fois surmonté l’aspect peu engageant, Bilal nous entraîne dans ce passé rêvé en moins de trois lignes. Même s’il s’est basé sur un contexte historique réel, le dessinateur a inventé de toutes pièces les biographies du Flamand Willem Tümpeldt, de la Tchèque Melencolia Hrasny ou des jumeaux Regodesebes. Chaque personnage est associé à une œuvre de la collection du Louvre, toutes époques confondues. Les courbes gracieuses d’Arjuna Asegaff, élevée dans un couvent, ont inspiré le baron Pierre-Narcisse Guérin pour peindre Le Retour de Marcus Sexus. Eugène Delacroix a été ému par les larmes de Beatrix, Jeune orpheline au cimetière, qui venait de tuer son père, violeur incestueux depuis de trop nombreuses années. Le fantôme de Longinus veille chaque œuvre représentant le Christ, ce crucifié qu’il a achevé par accident et dont le sang versé l’a guéri de son strabisme.

 Dans ses pérégrinations, Enki Bilal n’a croisé que des fantômes tristes. La mort et l’abandon reviennent comme une ritournelle. Le dessinateur regrette pourtant ne n’avoir pas entendu les plaintes de tous les revenants qui logent au Louvre. Il se l’est promis : « Chaque fois que je remettrai les pieds dans ce vivier magnifique, d’une manière ou d’une autre, je traquerai les manquants. »

 Les autres BD louvresques

Le ciel au-dessus du Louvre

Le ciel au-dessus du Louvre

En plus des Fantômes du Louvre d’Enki Bilal, sept autres bande dessinées ont été publiés par les Éditions du Louvre sur le même concept. Tous ces ouvrages mêlent habilement dessin et photographies des œuvres. Chaque auteur a choisi une époque, un thème, un récit pour embarquer le lecteur dans les secrets du musée. Nicolas de Crécy a fait jaillir de son imagination un Louvre de science-fiction. Un froid polaire s’est abattu sur la France et le musée, vestige de notre brillante civilisation, est pris dans les glaces. Une expédition menée par le chien-cochon Hulk va tenter de percer les mystères de ce lieu abandonné depuis des siècles. Dans cette Période glaciaire, Nicolas de Crécy s’amuse des interprétations alambiquées sur les œuvres d’art du passé. Eric Liberge a choisi de rendre un double hommage dans Aux horaires impaires: aux gardiens du musée tout d’abord, qui veillent chaque jour à la tranquillité des œuvres. Aux personnes sourdes et malentendantes ensuite à travers Bastien, son héros, qui ne communique que grâce à la langue des signes. Cet anarcho-punk sourd va suivre Fu Zhi Ha, un gardien un peu fou et dont la mission est simple : chaque nuit aux heures impaires, il réveille les chefs-d’oeuvre dormant du musée du Louvre.

Dans Le ciel au-dessus du Louvre, Bernar Yslaire et Jean-Claude Carrière nous projette dans  l’époque post-révolutionnaire. Comme les rues de Paris, les galeries du Louvre bouillonnent. Que faire de la nouvelle liberté gagnée dans le sang ? Comment faire perdurer la Révolution ? Par quelles images la glorifier ? Le lecteur suit le peintre Louis David dans ses débats avec Maximilien Robespierre. Le révolutionnaire exige de l’artiste un symbole mêlant pureté et innocence : « A  toi de trouver un visage à l’Être Suprême, incarnation de la Raison. » David va se jeter corps et âme dans ce défi, passant entre les gouttes sanglantes de la Terreur.

Comme les autres auteurs, David Prudhomme a déambulé dans le musée : « J’ai l’impression de marcher dans une BD géante… Sur tous les murs il y a des cases, tous les formats, tous les styles. Des lecteurs de partout, venus du monde entier, plus fort que Tintin. » Lors de sa La traversée du Louvre, il a observé les gens qui observaient pour en tirer une bande-dessinée amusante, pleine de drôles de situations muséales.

Lola Cloutour

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