Georg Trakl et le crépuscule de l’Europe

Gorg and Grete Trakl, Christoph Stark, 31 may 2012 (Germany)

Gorg and Grete Trakl, Christoph Stark, 31 may 2012 (Germany)

Après Albert Caraco et Armand Robin, la sortie dans les salles obscures en mai dernier du film Gorg and Grete Trakl (déjà en compétition pour le prochain Festival international du film de Vienne), nous donne l’occasion de poursuivre notre galerie d’écrivains sulfureux et injustement méconnus. C’est donc à l’unisson d’Idiocratie, notre partenaire, qui eut la gentillesse de nous transmettre cet article, que Zone Critique vous propose aujourd’hui un portrait du visionnaire poète Georg Trakl.  

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Rêve et folie et autres poèmes

Georg Trakl est une âme brûlée. Il appartient à la longue cohorte des poètes (Lautréamont, Rimbaud, Rilke, etc.) qui ressentent les fractures du monde jusque dans leurs propres chairs, et qui versent leurs sangs jusqu’à la dernière goutte de soleil. Mort à 27 ans, Trakl est un visionnaire, il se situe devant nous, en éclaireur, avec les mots du poète qui franchit l’abîme du temps, malgré lui. Et que voit-il ? Rien. Mieux que cela, il vit déjà dans le temps qui vient, il est l’Europe de demain, il est « révélation et anéantissement » : « Chaussé d’argent, je descendis les gradins ronceux, puis j’entrai dans la chambre peinte à la chaux. Un flambeau y brûlait en silence ; et, sans mot dire, je cachai ma tête entre les draps pourpres ; la terre vomit alors un cadavre d’enfant, créature lunaire qui, lentement, sortit de mon ombre et s’abattit, les bras rompus, au fond de rocheux abîmes, en neige floconneuse ». Georg Trakl se reconnaissait dans Kaspar Hauser, surnommé « l’orphelin de l’Europe ». Ce jeune adolescent avait été retrouvé, en 1862, errant au beau milieu de la place de Nuremberg sans être capable de prononcer un seul mot. Enfermé depuis son plus jeune âge dans un sombre cachot, Kaspar n’existait pas avant d’être jeté en place publique. On suspecta très rapidement, au vu des progrès du mystérieux étranger, qu’il fût un enfant caché de la noblesse, une sorte de roi fantôme. L’énigme ne sera jamais levée puisque Kaspar Hauser s’enfuit soudainement du monde, une balle de revolver dans la bouche. « Alors s’effondra, blafarde, la face de celui qui n’était pas né », dira Trakl, et qui incarnait déjà pour le poète l’Europe à venir : abandonnée, muette et bientôt assassinée.

Car Trakl était également l’un d’eux : un messager de l’autre rive. Toute son existence en porte les symptômes déchirants. Né à Salzbourg en 1887, le second d’une famille aisée de sept enfants passe sa prime jeunesse à arpenter les forêts, le soir venu, pour s’enivrer des couleurs du crépuscule et écouter le bruissement des animaux. Mais l’impossible guette et revêt bientôt les traits harmonieux de sa jeune sœur dont il tombe éperdument amoureux. Cette relation incestueuse, contre laquelle il lutte, le conduit sur les bords de la folie. Seule la prise continue de drogues, et ce, dès l’adolescence lui offre quelques répits avant son entrée dans le monde.
Cette relation incestueuse, contre laquelle il lutte, le conduit sur les bords de la folie.
En 1905, il commence un apprentissage à la «Pharmacie de l’Ange», ce qui lui permet d’entretenir ses multiples addictions (chloroforme, éther, opium, cocaïne, etc.), et prend le chemin de l’Université de Vienne en 1908. S’il obtient son diplôme, le métier de pharmacien ne l’intéresse pas ; sa vocation est ailleurs : dans les mots qui tissent les images de l’être au prise avec le monde. Il côtoie les cercles de poètes viennois et se place d’emblée sous la tutelle de Rimbaud, Verlaine et Dostoïevski. Ses premières œuvres sont âpres, difficiles à saisir, tant la langue devient la matière première d’une tension permanente : Trakl est le « reflet fidèle d’un siècle maudit sans Dieu » et, dans le même temps, le chercheur infatigable des empreintes de l’Eternel : « Sans bruit, sur l’ossuaire, Dieu ouvre ses yeux d’or ».
Quelles que soient les thématiques approchées : la perte d’un monde, l’éblouissement du soleil, la robe empourprée d’un vin, la solitude de l’âme, sa poésie bascule d’un abîme à l’autre : entre la beauté insondable de la vie et l’effroi abominable de l’existence. Quelques-uns de ses amis ont compris qu’ils tenaient, dans les vers étranges de Trakl, le secret de la langue. Mais le succès d’estime ne franchit pas le mur d’une époque tout entière jetée dans le malheur. Et il fallait que le « Rimbaud autrichien » plonge ses bras dans la danse endiablée de la guerre, et remue ses jambes jusqu’à trépas.
Sa poésie bascule d’un abîme à l’autre : entre la beauté insondable de la vie et l’effroi abominable de l’existence
Le 24 août 1914, il entre en campagne comme pharmacien militaire et assiste, médusé, à l’agonie d’une centaine de combattants de retour du front. Il faut imaginer Trakl, le poète des sous-bois et du soleil couchant, errer dans une vaste salle, froide comme la mort, au milieu des cris et des râles, sans aucun médicament pour atténuer la souffrance de ses camarades. Son esprit vacille. Il tente de se suicider. Envoyé à l’hôpital psychiatrique de Cracovie, il s’envole de cocaïne et meurt le 3 novembre 1914 d’une overdose.
Son dernier poème, envoyé à un ami, juste avant l’heure fatidique est le chant funèbre de l’Europe en guerre. Il s’intitule Grodek.
         Le soir, les forêts automnales résonnent
         D’armes de mort, et les plaines d’or
         Et les lacs bleus où sombre
         Un morne soleil ; la nuit cerne
         Des guerriers agonisants, la sauvage clameur
         De leurs bouches fracassées.
         Pourtant, sans bruit, conflue au creux des prairies,
         Nuage rouge où vit un dieu courroucé,
         Le sang versé – froid lunaire ;
         Toutes voies débouchent dans une pourriture noire.
         Sous les frondaisons d’or de la nuit constellée
         S’avance en chancelant l’ombre de ma sœur, par le bosquet silencieux,
         Pour saluer l’âme des héros, leurs têtes sanglantes ;
         Et dans les roseaux chantent faiblement les sombres pipeaux de l’automne.
         Ô deuil orgueilleux ! autels de bronze !
        L’ardente flamme de l’esprit se consume aujourd’hui dans cette immense douleur :
         Nos descendants qui ne verront pas le jour.[1]

[1] Georg Trakl, Rêve et folie et  autres poèmes, trad. Henri Stierlin, Genève, Éditions Héros-Limite, 2009, p. 107. Les autres extraits de poèmes utilisés pour cet article sont également issus de ce bel ouvrage.
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Commentaires

Emilie Ann dit :

Merci pour la découverte, je ne connaissais pas Georg Trakl. Il me fait penser à Dino Campana, un autre poète crépusculaire injustement oublié.
Emilie Ann
http://emilieannfacompre.wordpress.com

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