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A la corbeille

Terrence Malick nous avait habitué au chef-d’œuvre. Il a perdu le mode d’emploi pour A la merveille : son dernier film est une catastrophe artistique.

Comme Ben Affleck à la fin du film, je m’interroge : « Pourquoi ? » Oui, pourquoi Terence Malick nous inflige-t-il A la Merveille ? Pourquoi se perd-il dans ce long-métrage sans histoire ni émotions ? Pourquoi avoir l’impression, en sortant de la salle, d’avoir perdu 1h52 de son temps ?

 Terrence Malick est l’un des réalisateurs contemporains les plus mystérieux. Secret, discret, voir misanthrope, le Texan fuit les médias et son public. L’homme de l’ombre n’a réalisé que six films depuis 40 ans, dont certains ont déjà leur place dans le panthéon du cinéma américain. Considéré par certains critiques comme le successeur de Stanley Kubrick, chacune de ses productions avait un parfum de miracle.

 A la chasse aux chefs-d’œuvre

 Pour ma part, j’ai découvert ce réalisateur grâce aux Moissons du ciel son deuxième film sorti en 1978. Grands espaces, poésie, images oniriques, dramaturgie, beaux acteurs. Le tout enveloppé des douces mélodies de Camille de Saint-Saens.

Un rêve de cinéma, honoré par le prix de la mise en scène au festival de Cannes en 1979. Les Moissons du Ciel a aussi été élu meilleur film de tout les temps par le site Allociné.

 20 ans plus tard a suivi La ligne rouge, couronné par un Ours d’or à Berlin. Dans ce film de guerre atypique où les scènes de bataille succèdent à des images de la nature, Malick s’interrogeait sur l’absurdité des conflits armés. Puis avec Le Nouveau Monde, il retraçait le mythe indien de Pocahontas à sa manière. A chaque fois on retrouvait un parti pris esthétisant, une ode à la beauté et à l’émerveillement. Malheureusement, le talent de Terrence Malick est resté enterré chez les Indiens.

 En 2011 la Croisette est en émoi. La dernière perle malickienne récole la Palme d’or et divise la critique. Pour certains, The tree of life est l’œuvre du siècle, sublime et subtile ; pour d’autres ce n’est qu’un enchaînement de pensées métaphysiques absconses.

Pour certains, The tree of life est l’œuvre du siècle; pour d’autres ce n’est qu’un enchaînement de pensées métaphysiques absconses

 Terrence Malick lui, est devenu pressé. Il ne se présente pas à la remise du prix. Peut-être travaille-t-il déjà à son nouveau long-métrage… Mais dans sa course à la merveille, le réalisateur est allé vite. Trop vite. Emprisonné dans son rythme effréné, il a perdu la notion du temps, égaré la définition du cadre, oublié l’idée de scénario.

A l’inanité

A la merveille veut parler d’amour, mais c’est un échec. Aucune identification n’est possible. Les voix off des acteurs déblatèrent sur le cours des choses :. « Nouveau né. J’ouvre les yeux. Je fonds dans la nuit éternelle. Tu m’as sortie du sol. Tu m’as ramené à la vie », inaugure Olga Kurylenko.

Des phrases vaines et vides de sens qui ne s’arrêteront plus.

 Les couples se déchirent. Leur mode de communication est le toucher. Ils s’effleurent, se sourient, se jettent des objets à la tête mais ne se parlent que par télépathie. L’idée est originale. La voix off la rend insupportable. Au moins, Malick assume son parti-pris jusqu’au bout… Sauf pour la seule enfant présente dans le film. Elle, s’exprime à haute voix. Ses réflexions intérieures ne sont peut-être pas assez intéressantes pour le réalisateur…

 L’amour, c’est également la rencontre divine. Grâce au personnage joué par Javier Bardem, Terrence Malick poursuit sa quête mystique. Le prêtre à perdu la foi. Il tente d’embarquer le spectateur dans les méandres de ses doutes, en voix off bien entendu. Mais là encore, ses phrases abstraites ne mènent à rien, ni à la compassion, ni à la réflexion.

Le comble du ridicule est atteint grâce aux pseudo sujets de société abordés dans le film. Ben Affleck se promène avec des appareils de mesure. Il récolte des échantillons de terre, échange trois mots avec les habitants, se balade sur des chantiers. On ne peut s’empêcher de penser aux dégâts provoqués par le gaz de schiste. Mais quel est l’intérêt ? Il n’y a aucune réflexion, aucun sens à ces images. Ce n’est qu’une digression dans ce film décousu.

Le fond est donc un tissu d’inepties. La forme est un canevas sans queue ni tête.

Les visites du prêtre Bardem dans les quartiers défavorisés ont le même rôle. Il écoute les plaintes des pauvres, tente de soulager les consciences, visite des prisonniers. Simple prétexte pour qu’il évoque ses propres doutes.

 Le fond est donc un tissu d’inepties. La forme est un canevas sans queue ni tête.

 A la nausée

 Telle une boussole déréglée, la caméra de Malick a perdu le nord. Le mouvement est perpétuel, le cadre tourne dans tous les sens, jusqu’à en donner la nausée. Les images sont saturées de soleil, les contre-jours aveuglants, les pas de danse d’Olga Kurylenko épuisants, les champs de blé lassants.

 Les acteurs semblent tout aussi égarés. Leurs personnages errent, hagards, aussi inconsistants que la réalisation de Malick. Où est passé le fougueux Javier Bardem, qui incarne habituellement chacun de ses rôles avec justesse et profondeur ? Où est passé la force d’Olga Kurylenko, habitante de Tchernobyl dans La terre outragée?

Sans parler de Ben Affleck, plus plat que jamais. A la merveille les transforme en spectres, ou pire, en papier-peint ne servant qu’à décorer l’œuvre rêvée par Terrence Malick.

 Même le son est défectueux. Le réalisateur nous avait habitué à écouter les bruits de la nature. Il ouvrait nos sens grâce au vent dans les arbres et au chant des grillons. Ici, il enrobe ses images de musique classique. Dvorak, Tchaïkovsky, Wagner, Berlioz… De grands noms se succèdent au générique sans aucune cohésion d’ensemble. Pour une fois chez Malick, la musique agace.

 Rien ne va dans ce film. Finalement, Terrence Malick devrait peut-être se reconvertir en publicitaire touristique. Les plus beaux plans du film immortalisent merveilleusement deux références du patrimoine français : le Château de Versailles à l’aube et la marée montante autour du Mont Saint-Michel. Le reste peut aller à la corbeille.

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