«Pour Stendhal le roman peint le monde tel qu’il est»

Dominique Fernandez

Dominique Fernandez

Il vient de faire paraître un fantastique Dictionnaire amoureux de Stendhal. L’écrivain et académicien Dominique Fernandez  revient pour Zone Critique, à cette occasion, sur la puissante passion qu’il nourrit pour l’auteur du Rouge et le noir, mais également pour celui de Guerre et Paix, sur lequel il avait consacré un essai en 2008, Avec Tolstoï. Voyageons en compagnie de Sthendal, Tolstoï, et Dominique Fernandez: 

Pourquoi Tolstoï et Stendhal sont-ils vos romanciers préférés?

Dominique Fernandez : Ces deux auteurs ont marqué ma jeunesse. J’ai lu Le Rouge et le Noir à 14 ans et Guerre et Paix à 15 ans. Le souvenir de ces lectures reste très fort. J’ai relu leurs oeuvres durant toute ma vie, pour confirmer ce bonheur de jeunesse.

Qu’est-ce qui fait la grandeur de ces deux écrivains?

DF: Leur force est de peindre le monde tel qu’il est. Pour cette raison, je considère que Tolstoï est le plus grand écrivain de tous les temps. Il a réussi le pari de décrire la vie, dans toutes ses dimensions. Ses romans dépeignent le quotidien, la guerre, la paix, l’amour ou encore la trahison. Comme son homologue russe, Stendhal est juste un oeil qui voit, relié à la main qui écrit. Il décrivait le roman comme «un miroir qu’on promène sur une route». Ecrire simplement le monde est très difficile. La démarche de Dostoïevski est beaucoup plus facile. Il dépeint des personnages extraordinaires qui excitent le lecteur. Il inscrit ses romans dans l’outrance.

Mais les personnages de Stendhal n’ont-ils pas une certaine outrance, un désir d’absolu?

DF: Non ce sont des personnages banals. Dans Le Rouge et le Noir, Julien Sorel a simplement un désir d’ascension sociale. Il veut conquérir Paris. Au début du XIXe siècle, on fait fortune par la conquête des femmes. Aujourd’hui, Julien Sorel aurait été banquier, ou trader en viande de cheval.

Comment cette volonté de «décrire le monde tel qu’il est» influence-t-elle le style de Stendhal et Tolstoï?

DF: Ils veulent effacer toute trace de recherche formelle. L’art pour l’art n’a aucun sens pour eux. Le but de l’art est de peindre la société. Ils se situent à l’opposé d’un Flaubert ou d’un Proust. Flaubert travaillait la forme de ses phrases à l’infini. Il répétait son texte à voix haute dans un laboratoire qu’il appelait le «gueuloir». Lorsqu’on lit Proust, on sent immédiatement le travail stylistique qui a produit le texte. Stendhal et Tolstoï sont juste attachés à trouver les mot justes pour décrire le monde. Ils cultivent un style impersonnel et une simplicité de langage. Stendhal ne voulait pas chercher à bien écrire. Il disait: «mon modèle, c’est le code civil». Il n’aimait pas prendre la posture de l’écrivain. On peut lire ses livres comme une discussion avec ami.

Peut-on dire qu’on retrouve cette écriture neutre et claire dans le roman Aurélien de Louis Aragon?

DF: L’écriture d’Aragon est très différente de celle de ces deux romanciers. C’est une écriture poétique, beaucoup plus recherchée, héritée du surréalisme. L’auteur d’Aurélien s’amuse aussi à surprendre son lecteur, comme dans l’incipit du roman: «La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.» Stendhal et Tolstoï ne cherchent pas à surprendre leur lecteur.

Vous dîtes dans votre essai Avec Tolstoï, que Balzac maîtrise moins l’art du roman que ces deux écrivains. 

DF: Balzac reste un génie du roman mais il est très différent de Stendhal et Tosltoï. Balzac crée son propre monde: c’est un démiurge. Il a fait naître de son esprit tous les personnages de la Comédie Humaine, de l’épicier à la princesse. C’est dans cette force créative qu’il est un génie. Mais je trouve que dans les romans balzaciens, les idées personnelles de l’auteur transparaissent trop fortement.

Vous retrouverez dans les œuvres de Stendhal et Tosltoï, votre passion pour l’Italie et la Russie. En quoi ces deux pays vous ont-ils séduit?

DF: L’Italie c’est la douceur, la gentillesse et la lumière de la Méditerranée. Il y  a un art de vivre et un art du bonheur dans ce pays. Si Stendhal aimait tant l’Italie, c’est parce qu’il a passé sa vie à chercher le bonheur. Dans les villes italiennes, les gens vous répondent avec un sourire lorsque vous leur demandez votre chemin. A Paris, les gens sont indifférents et maussades. J’ai découvert la Russie, dans ma jeunesse, à travers la culture: la musique, l’opéra et la littérature. La Russie est comme le prolongement de l’Italie. Saint-Pétersbourg est une ville construite par des architectes italiens, tout comme le Kremlin de Moscou. Au XVIIIe siècle, les Russes ne savaient faire que des cabanes en bois. J’ai voyagé en Sibérie ces deux dernières années. Quel plaisir de découvrir ces espaces immenses, vierges de toute humanité!

Le rythme du roman, est-ce qui différencie Stendhal et Tosltoï?

DF: Il est vrai qu’ils s’opposent sur ce point. Les romans de Tolstoï sont très lents. Ils suivent le cours de la nature. On peut y trouver la description d’une simple tempête de neige sur 30 pages. Stendhal, c’est un nerveux. L’intrigue de ses romans progresse à toute allure. Le rythme de sa création littéraire est aussi très rapide. Il a écrit La Chartreuse de Parme en 52 jours, quand Tosltoï a mis quatre années pour produire Guerre et Paix, roman qu’il a réécrit sept fois.

Stendhal est-il romantique?

DF: Il détestait l’emphase du romantisme. C’est la raison pour laquelle il n’aimait guère Victor Hugo et Chateaubriand. Mais il se disait romantique dans la mesure où il voulait s’adapter à son temps. Dans Racine et Shakespeare, il définit le classique comme l’écrivain des siècles passés et des vieilles barbes. L’écrivain romantique est celui qui sait être au goût du lectorat de son époque.

Comment doit-on écrire pour être romantique au XXIe siècle?

Pour être romantique aujourd’hui, il faut vendre! C’est le seul critère qui définisse la littérature de notre temps.

DF: Pour être romantique aujourd’hui, il faut vendre! C’est le seul critère qui définisse la littérature de notre temps. La valeur des livres est essentiellement commerciale. Quand j’ai commencé à travailler dans le monde de l’édition, on pouvait décider de publier un manuscrit car il était littérairement bon. Aujourd’hui, on se demande si l’auteur du manuscrit va faire vendre, ou s’il a un bon réseau dans la presse, pour faire parler de son livre. L’âge de l’écrivain qui publie son premier roman est devenu très important: à 18 ans, son avenir est prometteur, à 30 ans, il est compromis, à 90 ans, il redevient intéressant. Il existe de très bons romanciers aujourd’hui mais il est de plus en plus difficile pour eux de percer.

L’histoire de Stendhal, le grand écrivain, c’est aussi celle de son échec commercial…

DF: Stendhal avait horreur du commerce et de son rapport à la littérature. Ses romans se sont très peu vendus: Le Rouge et le Noir s’est diffusé à 850 exemplaires. Pour se nourrir, Stendhal écrivait des guides touristiques sur l’Italie. Après sa mort, seuls quelques uns de ses amis disposaient des exemplaires de ses livres. A la fin du XIXe siècle, il s’en est fallu de peu pour que l’oeuvre de Stendhal ne disparaisse pas!

Propos recueillis par Alexandre Poussart et  Sébastien Reynaud

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