« Je me considère comme un troubadour»

Pendy Offmann

Zone Critique est parti à la rencontre de l’improbable et pétulant  Pendy Offmann, l’un des derniers troubadours de Paris, qui vit encore de la déclamation de ses rimes, au hasard des cafés et des badauds de la capitale.

« La bonne équipe de mes boules scintillement »

2010

Il est 19 heures, les étoiles dans le ciel vibrent aussi singulièrement que dans une nouvelle de Fitzgerald, et la lune en sa vespérale robe désigne du doigt les ondoyants contours de quelques adolescentes filiformes et empaquetées, un rien maussades en leurs visons désenchantés.

Il est 19 heures, et le monde semble comme tourner sur lui-même, et s’ennuyer un tout petit peu, et c’est d’ailleurs vrai puisque nous sommes à Paris, qui plus est à la terrasse du Progrès, dont le serveur à l’air de sortir d’un shooting Paul and Joe, à ceci près qu’une curieuse barbe de trappeur lui pousse au menton, pareille à celle du héros de Construire un feu de Jack London, et son œil s’avère si neurasthénique qu’il en devient oppressant.

Soudain, je manque m’étouffer avec mon quart Brouilly (mon salaire de la journée). Sur une trottinette de ville semi-déglinguée,  vêtu d’un manteau d’Astrakan et d’un Haut-de-forme que Brummel  n’eût pas renié, derrière ses lunettes en verres fumés qu’on eut plus volontiers attribué à Morphéus, le capitaine du Nébuchadnézzar dans Matrix, déboule sans trop s’inquiéter Pendy Offmann, troubadour de profession, et auteur de l’inénarrable recueil Pornésies, délicatement sous-titré 69 poèmes pour rester concentré.

 « Partouze de nos jambes orchidées »

« Lorsque je fais des poèmes en terrasse de cafés, je suis clairement un saltimbanque, un troubadour ou un trouvère comme vous préférez.» me raconte l’intéressé à la terrasse bien plus chaleureuse et conviviale du Championnet, quelques jours plus tard. « Troubadour est le terme qui appartient à la langue d’Oc, et Trouvère à la langue d’Oïl. Finalement le plus joli mot est resté dans l’histoire.  »

« Il y a quelques années, je voulais changer de vie, et j’ai donc tenté une aventure. Je me suis mis à composer des poèmes, à partir de mots récoltés auprès de clients en terrasse de cafés, que je leur déclamais ensuite. Il y a cependant une contrainte économique : quand on est troubadour, on ne pratique pas ce métier pour la gloire. » concède assez lucidement Pendy.     

« Lorsque j’ai commencé, j’étais en Ecole de commerce, et je volais des ramettes de papiers, que je déchirais en deux pour écrire mes poèmes. Voyant que je commençais à gagner un peu d’argent, j’ai pu m’acheter des carnets. »

Je me suis mis à composer des poèmes, à partir de mots récoltés auprès de clients en terrasse de cafés

« Dévergonder par l’arrière la chèvre chaude »

« Je bénéficie d’un espèce de flou juridique en ce qui concerne les terrasses de cafés. En France, les cafés louent un espace public; à partir de ce moment-là, cet espace ne leur appartient pas. La rue est à tout le monde. Cela m’a permis d’investir certains lieux ; et ailleurs, d’être, comme au Moyen-Âge, dégagé comme une merde. »

 « Je lie en quelque sorte une activité millénaire à une activité d’écriture.  C’est compliqué puisque j’ai une première contrainte qui est celle de faire participer des gens, mais je dois également faire attention à ce qu’ils ne s’en aillent pas. Mon écriture n’est pas libre. »

« Ma jouissance miroir cunnilingus »

« J’aime la dimension de hold-up littéraire. Parfois je prends les gens en otage dans les métros ou les ascenseurs, notamment ceux de Lamarck ou ils sont confinés, et là je leur lis de la Pornésie. »

« Un jour, on était à Montorgueil, et j’avais décidé de ne pas mettre de pantalon. J’avais simplement mes bottes et une chemise longue. J’étais comme une femme avec une jupe, et j’ai commencé à faire de la Pornésie. Les gens ont trouvé cela choquant, car finalement ils ne savaient pas ce que j’avais sous ma chemise. Les relations avec certaines terrasses de cafés se sont cependant un peu ternies. »

Un jour, on était à Montorgueil, et j’avais décidé de ne pas mettre de pantalon

« Aujourd‘hui notre société est clairement pornographique, jusque dans le langage de tous les jours. Lorsque l’on parle d’économie, une entreprise qui créée un produit va calculer son taux de pénétration sur le marché. Concrètement, si ce n’est pas pornographique, qu’est-ce que c’est ? Dans les cours d’économie on parle également de bien-être. Pour moi, quand les gens cherchent à baiser, c’est qu’ils recherchent du bien-être. »

 « Tu veux mon saucisson, Allez l’OM »

C’est, je le confesse, assez euphoriquement, qu’après avoir serré la franche poignée de main  de Pendy, je remontais le boulevard Guy Mocquet. Un pornésiaque quatrain affleurait doucement à mon esprit (« Je saisi aussitôt sa vulve / Les mandibules apeurés de l’horreur / Le bruit d’un chat qu’on adule / Simple conte de fée pour l’honneur ») tandis que défilaient, dans le clair du matin, les kebabs – les meilleurs de Paris, me dit-on, de l’avenue de Clichy.  J’avais donc, aujourd’hui même, fait la connaissance d’une homme ayant pris le parti, dans notre tout grisailleux Paris du troisième millénaire, de vivre ainsi qu’un saltimbanque des temps modernes, du seul commerce de ses récitations, et, qui plus est habillé comme pourrait l’être un personnage subalterne de dessin animé japonais aux allures steam-punk, Le château dans le ciel de Miyazaki par exemple.

Et lorsque j’arrivais Gare Saint Lazare, je pensais qu’il était appréciable tout de même, qu’à notre époque, au sortir d’une école de commerce, on puisse encore préférer se balader jambes nues en haut de forme rue Montorgueil à déclamer des vers érotiques, plutôt que se lancer dans une carrière d’expert-comptable.

Alors, à-Dieu-va, et vive la Pornésie.

Sébastien Reynaud

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