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Les aventures extravagantes de Jean Jambecreuse

Portrait de Bonifacius Amerbach, Hans Holbein, , 1492

C’est avec un grand plaisir que Zone Critique vous présente aujourd’hui son premier article en provenance de son nouveau partenaire, le magazine La Cause Littéraire. Zone Critique hébergera désormais chaque mois deux articles de ce magazine, dont la finalité toute affichée est de servir la littérature : cela ne pouvait que nous plaire. Aujourd’hui, retour sur le savoureux roman d’Harry Bellet, Les Aventures extravagantes de Jean Jambecreuse.

Mars 2013

« On sait depuis des siècles combien cette fable du Christ a été profitable à nous et aux nôtres ». Les connaissances actuelles attestent que cette « célèbre » phrase du pape Léon X est une citation apocryphe, une invention de l’écrivain protestant anglais, John Bale (1495-1563). Pourtant Hariolus Bellatolus, alias Harry Bellet, pour les besoins de son fabliau, non seulement la lui prête, mais la lui fait écrire sur un parchemin apposé du sceau papal qu’un méchant courant d’air emporte hors des galeries du Vatican pour tomber dans « les cheveux merveilleusement bouclés d’un ange », un certain Salai, l’assistant favori de Léonard de Vinci. L’écrit sulfureux va susciter bien des convoitises et changer souvent de main.

Nous voici donc au début du XVIe siècle, dans une Europe qui bataille, commerce, diffuse des idées nouvelles grâce à l’imprimerie, se divise sur le plan religieux et explose dans tous les domaines artistiques. C’est dans ce contexte que le jeune Jean Jambecreuse (traduction littérale de Hans Holbein), « ymagier » de son état, quitte sa bonne ville d’Augsbourg pour rejoindre son frère Ambroise à Bâle, afin de parfaire son apprentissage.

Un récit d’une richesse confondante

Le jeune homme ambitieux est doté de nombreux talents tant pour manier le pinceau, défendre sa vie à la lame de l’épée que pour besogner, « croupionner » les femmes par la grâce d’un vit gigantesque. Rustique, mais courageux et entreprenant, il se forme au latin pour s’affranchir du statut d’artisan, asseoir sa réputation et pouvoir fréquenter les lettrés et les puissants dont il espère des commandes qui feront sa fortune.

Harry Bellet offre au lecteur un récit d’une richesse confondante. Averti ou profane, tout le monde y trouve son bonheur. Les premiers en se régalant de ses descriptions précises des lieux, paysages, architectures, peintures et mœurs de l’époque ; en se réjouissant de son emploi d’un vocabulaire authentique, cru, rabelaisien, sans tomber dans la vulgarité, de sa formidable connaissance de la Renaissance, de l’œuvre et de la vie des principaux personnages bien réels ou imaginaires, à commencer par celui de Hans Holbein, le grand peintre allemand. Ils s’amuseront également des libertés prises par l’auteur, de ses « emprunts » que celui-ci s’empresse astucieusement de dénoncer, notamment dans les truculentes et instructives « Notes explicatives », en fin d’ouvrage.

Pour les seconds, ce livre est une mine de découvertes où l’on y apprend comment préparer les panneaux de bois de peuplier qui serviront de support à une peinture, comment mixer les pigments dans de l’huile, cuire le noir de fumée pour obtenir de l’encre d’imprimerie ou enduire un mur pour réaliser une fresque. Ils y apprendront l’art du sfumato ou celui du tannage du cuir, entre autres choses. Ils se familiariseront avec les confréries puissantes d’artisans, la bourgeoisie commerçante, le rôle des édiles et l’ambivalence d’un monde où les esprits éclairés côtoient encore l’obscurantisme et les superstitions moyenâgeuses, où les prélats aiment la chair et en disposent sous toutes ses formes. Ils déambuleront dans des rues nauséabondes où l’on pète, compisse et conchie à tout-va. Ils fréquenteront les bordels et les bains publics. Ils entreront dans l’intimité de Léonard de Vinci, d’Érasme ou de François 1er, comme ils sentiront le souffle de révolte de la guerre des Paysans.

On serait bien en peine de trouver la moindre once de pédanterie dans ce roman enlevé

Une plume tout aussi érudite que légère

En dépit de toutes ces savantes références, on serait bien en peine de trouver la moindre once de pédanterie dans ce roman enlevé, écrit d’une plume rythmée, tout aussi érudite que légère. Une approche gaillarde, un style joyeux et revigorant, proches et pourtant distincts de l’excellent livre de Gérard Oberlé, Mémoires de Marc-Antoine Muret.

Les chapitres s’enchaînent sans faiblir, maintiennent la curiosité tout au long de l’ouvrage autour d’une intrigue rondement menée. Sans doute pour nous rappeler que derrière ce « roman historique », veille l’auteur de trois romans policiers qui sait doser le suspense. Aussi n’est-on pas surpris que les derniers mots du récit soient les suivants : « Fin  du premier livre… ». Des points de suspension qui annoncent une suite, assurément. On s’en régale d’avance.

Enfin, pour ceux et celles qui douteraient de l’exactitude de certains détails, renifleraient détournements de textes, ou appropriations douteuses, qu’ils suivent la recommandation de l’auteur : « Le lecteur qui relèverait d’autres péchés véniels ou mortels, et serait désireux de participer au rachat de mon âme, est fraternellement invité à me les signaler en écrivant à contact@actes-sud.fr. ».

Les Aventures extravagantes de Jean Jambecreuse, artiste et bourgeois de Bâle est un roman savoureux, brillant et intelligent.

  • Les aventures extravagantes de Jean Jambecreuse, artiste et bourgeois de Bâle, Assez gros fabliau, Harry Bellet,Actes Sud, mars 2013, 368 p., 22,80 Euros
  • L’article original

Catherine Dutigny Elsa

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