Où est la volupté, où est le désir ?

Musée Jacquemart-André

L’exposition Désirs et Volupté à l’époque victorienne se tient en ce moment et jusqu’au 20 janvier prochain au Musée Jacquemart-André. Mais, précisément, où est la volupté, et où est le désir ? 

Juan Antonio Pérez Simon est un collectionneur passionné. Ce dernier a, en près de trente ans, rassemblé l’un des plus grands ensembles en main privée de peinture victorienne. Sa collection, composée de tableaux emblématiques de cette période (Les jeunes filles grecques ramassant des galets au bord de la mer de Sir Frédéric Leighton, Le Quatuor d’Albert Moore etc), est actuellement présentée au musée Jacquemart-André. Ce prestigieux ensemble met donc à l’honneur de grands peintres encore largement méconnus de notre côté de la Manche.

Un titre qui fausse la lecture de l’exposition

Orchestrer une exposition à partir d’une collection privée est toujours une tâche délicate. En effet, le commissaire d’exposition doit trouver une cohérence dans une kyrielle d’œuvres, assemblée par le dictat du goût d’une personne. A cet effet, la commissaire a choisi d’offrir un panorama de la peinture victorienne qui s’échelonne de 1850 environ à l’aube du XXème siècle. Ce choix est, n’en doutons pas, aussi nécessaire que bienvenu, vu que l’art anglais n’est actuellement apprécié que par quelques “happy few” et majoritairement occulté du grand public. Afin de donner davantage de profondeur à l’exposition, l’accrochage est en outre articulé autour de la thématique de la femme. Dans le cas présent, cette approche concourt regrettablement à une catégorisation et à une réduction simpliste de l’œuvre peinte. En effet, la célébration de la beauté féminine, explicitée dans l’intitulé aguicheur de l’exposition, « Désir et volupté, dans l’Angleterre victorienne », est symptomatique d’un problème de fond. Problème d’une part d’un titre qui fausse la lecture du parcours et qui, d’autre part masque l’intérêt des tableaux.

De fait, l’intitulé d’une exposition est un choix capital

Un titre influe inexorablement sur notre façon d’appréhender la lecture d’un ouvrage. Le titre d’une exposition, quant à lui, oriente notre parcours et affecte notre compréhension ainsi que notre appréciation des œuvres présentées. Et ce, fréquemment, avant même d’avoir posé le pied dans la première salle du musée. De fait, l’intitulé d’une exposition est un choix capital. Cette promesse d’une aventure esthétique constitue notre premier contact avec les œuvres. Le titre affriolant de l’exposition, véritable tour de force marketing [1], excite la curiosité du visiteur qui part alors en quête de volupté et de désir. Toutefois, ce pléonasme dirige le spectateur vers une compréhension superficielle des œuvres et focalise son regard davantage sur la forme que sur le fond des tableaux.

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Lawrence Alma-Tadema, “Les roses d’Héliogabale”,(1888), huile sur toile.

Prenons à cet effet l’exemple du chef d’œuvre de Lawrence Alma-Tadema, Les roses d’Héliogabale, (1888) qui puise son vocabulaire plastique dans un répertoire antiquisant. Cette œuvre reflète la société éclectique à laquelle elle est destinée : un public de connaisseurs et d’esthètes, friands de références savantes. Pourtant, cette toile historique est présentée comme une œuvre « décorative » [2], participant ainsi à désamorcer son contenu. La belle « Venus Verticordia » (1867-68) de Dante Gabriel Rossetti, jouit d’un sort similaire. Ce tableau exécuté par l’un des plus célèbres préraphaélites, rend en effet grâce à la sensualité féminine dont il est fervent adorateur. Il n’en est pas moins que ces compositions sont d’érudits assemblages de symboles. La thématique choisie met donc en exergue une seule facette de l’esthétique victorienne, et tout en cachant les principaux enjeux peints, castre le contenu de son œuvre.

Un regrettable absence de contextualisation

Enfin, un panorama de l’activité picturale d’Outre-Manche de la seconde moitié du XIXème siècle, aurait pu faire l’objet d’une approche didactique initiant ainsi le spectateur français à l’art anglo-saxon. Toutefois, le manque de contextualisation, se cristallisant à travers une maigre sélection de panneaux explicatifs, induit une lecture sommaire et réductrice du corpus exposé. Une lacune qui, contribue à véhiculer une image confuse de la peinture anglaise auprès du visiteur. A cet effet, un exemple frappant est la sélection d’œuvres peintes qui, puisent leur force imaginative et narrative dans un répertoire de légendes médiévales. Le Gothic Revival [3] a joué, tout au long de la seconde moitié du XIXème siècle, un rôle central dans la production artistique anglaise. Et bien que des tableaux emblématiques de ce mouvement soient exposés (« Enid et Geraint », (1863) Waterhouse, « La Couronne de l’Amour », (1875) Millais entre autres), ce mouvement artistique n’est abordé que de façon fort évasive. Notons également qu’on admire des tableaux préraphaélites[4], accrochés à côté d’œuvres de peintres « officiels ». Pourtant, rappelons que l’origine de l’appellation de ce groupe d’avant-garde renvoie à la volonté de rompre avec l’académisme.

Maladresse ou encore simple étourderie, en bref l’exposition au musée Jacquemart-André participe à mésinterpréter l’art anglais. Et, en dépit d’un cadre et d’une collection superbe, l’accrochage souffre notamment d’une absence de didactisme. Le visiteur sortira du musée imprégné de la beauté des toiles, ainsi que de la palette si « britsh » des peintres, mais ne sera pas éclairé davantage sur les enjeux de la peinture victorienne. Et après cela, on s’étonne que le public français connaisse si mal l’art britannique.

  •  Désirs et Volupté à l’époque victorienne,Musée Jacquemart-André,158, boulevard Haussmann, Paris VIIIème. Du 13 septembre au 20 janvier.

 Jacqueline Le Razan


[1] On peut soupçonner la commissaire d’exposition à vouloir se rattacher à l’exposition sur l’art anglais du musée d’Orsay : « Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde ».

[2] Relative au mouvement de « l’art pour l’art ».

[3] Le Gothic revival, connu en France sous l’appellation de néogothique et popularisé par Viollet-le-duc, est un mouvement architectural. Ce dernier a commencé en Angleterre à la fin des années 1740 et a atteint son paroxysme au cours du XIXème siècle. Lié à la volonté de trouver un style « national », le style gothique sera alors revendiqué dans tous les pays européens comme le sien. En Angleterre, il est également associé à l’Oxford-Mouvement et à une réaffirmation de la foi catholique. (Notons que plusieurs membres des préraphaélites étaient catholiques. Une des raisons pour laquelle leurs productions étaient jugées scandaleuses par la société anglicane victorienne).

[4] Bien que, la plupart des tableaux exposés appartiennent à la seconde période du préraphaélisme (après 1855). Soit après la dissolution du groupe initial.

Venus Verticordia, Dante Gabriel Rossetti

Venus Verticordia, Dante Gabriel Rossetti (1867 – 1868)

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