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La première pierre

Pierre Jourde

Pierre Jourde (crédit photo : Jean-Baptiste Millot)

Deux ans après la parution de Pays Perdu (L’Esprit des Péninsules, 2003 ; Pocket, 2004), où il fait l’éloge du village d’Auvergne de son enfance, Pierre Jourde manque d’être lynché avec sa famille par des habitants du village, s’estimant calomniés par l’ouvrage. S’ensuit un procès retentissant, qui verra les agresseurs condamnés. Il aura fallu près d’une décennie à l’écrivain pour être capable de mettre des mots sur ces évènements. Il en tire un très beau récit publié chez Gallimard, La Première Pierre, récemment couronné par les jurés du prix Jean Giono. Zone Critique l’a lu pour vous.

Septembre 2013

Septembre 2013

Au commencement, il y avait le verbe. L’ode poétique de l’écrivain aux terres noires et désolées de l’Auvergne. La déclaration d’amour sans chichis au village et ses âmes. Lui, on ne le présentait plus. Romancier longtemps maudit, critique littéraire, professeur de lettres, blogueur, auteur de pamphlets retentissants, flamboyant chevalier sur son blanc destrier en croisade contre la littérature sans tripes, il était un superlatif littéraire à lui tout seul…

On connaissait ses emportements et ses véhémences, qui lui valurent de solides inimitiés dans les rédactions littéraires et les salons germanopratins. On découvrait dans Pays Perdu l’homme sensible, viscéralement attaché à sa terre, à ses gens ; à ces lieux semblables à nuls autres, consubstantiels à la rudesse, qui avaient « la prégnance d’une hantise ». Le verbe, donc. L’hommage.

L’écrivain avait voulu plaire. Il avait pourtant déplu. Le livre avait fait sa route jusque là-bas, au village. Il y avait été, disait-on, très mal reçu. Certains s’y étaient reconnus sous des jours qu’ils estimaient peu flatteurs. Et l’écrivain avait, disait-on, dit des choses qu’il ne fallait pas dire. Bien sûr on ne peut pas plaire à tout le monde. L’écrivain le savait mieux que quiconque. Écrire et publier, c’est encourir le jugement, la critique ; l’admiration ou l’opprobre. L’écrivain s’était d’ailleurs résolu à ne pas plaire à grand-monde.

Mais il avait voulu plaire cette fois-là. Et il avait déplu. Assez terriblement, du reste, lui avait-on dit encore. Les gens s’étaient vraiment sentis insultés. Mais ce ne pouvait être qu’un malentendu. Il retournerait au village et s’expliquerait. Il savait « qu’il n’y avait pas de tendresse à attendre ». Le pays « [regorgeait] de bagarreurs », ce serait rude, sans affect, sans merci, il passerait un sale quart d’heure…

Mais enfin, rien, dans cette société qu’il est de bon ton de penser civilisée, n’aurait pu préparer l’écrivain à vivre ce qu’il vécut à son retour au village.

 Le bruit et la fureur

 Il n’avait pas vu la pancarte qu’ils avaient accrochée à l’entrée du village en manière de menace. Elle était censée l’offenser, comme ils avaient cru être offensés, en lui balançant aux visages ses prétendues origines bâtardes. C’était tout à fait invraisemblable, mais qu’importe, cela faisait partie de « cette faculté qu’ [avait] le village d’engendrer de la fiction, de se composer en fiction », spécialement en réaction à un ouvrage qu’il estimait de pure fiction, que l’écrivain avait voulu, selon lui, revêtir des oripeaux de la vérité. Personne dans la voiture, ni sa compagne ni ses enfants, n’avait vu la pancarte. Ils ne l’auraient de toute façon pas comprise.

Ils étaient arrivés chez eux. Ils avaient déchargé leur voiture. L’écrivain était allé chez la famille voisine, des fermiers qui lui louaient les terres qu’ils exploitaient. Ils n’avaient pas mis bien long à parler du livre. Il y avait des griefs contre lui. Vifs. Des griefs que rien ne résumerait mieux que la sentence lapidaire du vieux fermier : « Tu n’aurais pas du écrire que le pays était un pays de merde. »

L’écrivain n’avait pourtant pas écrit cela. Il avait écrit que c’était « le pays de la merde », nuance subtile. Il avait décrit pour les aduler le purin et la bouse omniprésente, celle qui partout colle aux bottes ; mais aussi la solitude, les glorieuses cuites avec lesquelles on cherchait à la tromper…, toutes choses qu’il aimait, mais qu’eux, au fond, haïssaient, car elles étaient constitutives de ce qu’ils prenaient pour leur bassesse, quand l’écrivain n’y voyait que leur grandeur ; il s’en rendrait compte plus tard, ils le haïraient pour avoir osé les aimer pour ce pour quoi ils se haïssaient eux-mêmes. C’était l’histoire d’une double-méprise.

Et puis tout s’était emballé. Ils avaient débarqué les uns après leurs autres. Les femmes d’abord, qui l’avaient abreuvé d’obscénités : l’écrivain était un salaud, une ordure, un bâtard. Les hommes ensuite. On avait voulu l’aplatir sous les pneus d’une bagnole. Lui ouvrir le cabochon au bâton de berger. L’écrivain ne saurait plus quand les coups avaient commencé à partir. Les femmes avaient pris des taloches. Un coup de poing avait manqué aveugler définitivement le « patriarche » du village.

On avait voulu l’aplatir sous les pneus d’une bagnole. Lui ouvrir le cabochon au bâton de berger.

L’écrivain aurait du mal à restituer toutes les étapes de l’empoignade. C’étaient les caprices de la mémoire : des souvenirs d’une clarté minérale qui se mêleraient au « chaos » poisseux de la confusion. Il s’en voudrait : « Évidemment, tu as encore oublié, comme tu le fais toujours. Incapable de te souvenir avec exactitude des évènements, même les plus importants (…) Et tu prétends écrire, et tu veux écrire ce livre pour démêler les fictions et te rapprocher de la vie. Comment penses-tu y arriver, mon pauvre ami ? »

La famille de l’écrivain assistait à la scène, paralysée de terreur. Le plus jeune des deux aînés appelait au secours, on voulait « tuer son papa ». La situation était devenue intenable. L’écrivain se rendait compte que le danger allait peut-être menacer sa compagne et ses enfants. La famille devait s’en aller. Mais on n’allait pas le laisser s’échapper aussi facilement. On était tout de même là pour lui faire la peau. On l’encerclait, on le frappait, on l’empêchait de ranger leurs valises dans leur voiture… Et puis l’irréparable avait été commis.

Qui avait jeté la première pierre ? La question reviendrait lors du procès, personne ne saurait, ou ne voudrait y répondre… Mais pour l’heure les pierres pleuvaient. On traitait les enfants métis de sales arabes, de bougnoules, de bicots… Comment en était-on arrivé là ? Comment était-on passé des tentatives d’explications avortées à des enfants terrorisés et un nourrisson ensanglanté par des jets de pierres ? L’écrivain ne chercherait pas à le savoir ce jour-là. Il était parvenu tant bien que mal à s’enfuir avec sa famille.

Ne reculant devant rien, les villageois s’étaient précipités sans tarder chez les gendarmes pour porter plainte contre l’écrivain. Les agresseurs se posaient en victimes. Averti de leurs intentions, l’écrivain avait décidé de porter plainte à son tour. Pas pour lui-même, non, il se moquait bien de ce qu’ils avaient pu lui dire, lui faire, mais pour sa compagne, pour ses enfants, victimes innocentes d’une haine aussi aveugle qu’irrationnelle.

Tout ce petit monde finirait devant un tribunal.

Et voilà comment un roman obscur, quoique immense, publié par un écrivain peu connu chez un éditeur confidentiel, qui avait fait, Dieu sait comment, sa route jusque dans ces terres reculées d’Auvergne, voilà comment ce roman allait devenir, à la faveur d’un évènement inconcevable, un phénomène médiatique considérable. Voilà comment naitrait ce qu’il serait désormais de bon ton d’appeler l’« affaire Jourde ».

 L’odeur et le goût du sang

Le procès, on s’en doute, allait tourner à la farce. Entre les témoignages contradictoires, les mensonges flagrants, les oublis qui arrangent bien, les villageois étaient les parfaits trois petits singes : rien dit, rien vu, rien entendu. Ils avoueraient même qu’ils n’avaient pas lu le livre, ou alors de simples extraits. Mais ils reprocheraient  à l’écrivain de s’être moqué de qui de cocufié, de qui de handicapé, de qui d’illettré… Ils trouvaient prétexte à s’offusquer de tout. Même une banale description du trajet routier Créteil-Lussaud avait provoqué leur ire.

Mais surtout l’écrivain avait touché aux morts. Le livre s’articulait autour des obsèques d’une fillette ; il convoquait à cette occasion d’autres morts, qui viendraient imaginairement lui faire leurs adieux ; c’était un moyen pour l’écrivain d’adresser la mort de son propre père. Rien de grave à ses yeux. Mais pas aux leurs. Il avait touché aux morts. Et on ne touchait pas aux morts.

L’écrivain avait touché aux morts. Et on ne touchait pas aux morts.

Les témoignages de quelques amis et de la doyenne du village achèveraient de les décrédibiliser complètement. Il n’y avait pas de quoi s’en réjouir. Ce n’était que pathétique. Seuls les journalistes se ravissaient de ce spectacle tragique. L’écrivain n’aurait d’ailleurs pas de mots assez durs pour fustiger le traitement médiatique de cet épisode judiciaire : « L’autre surprise vous attend sur les marches du palais : les journalistes. Il y en a partout, qui se jettent sur vous, pointant toutes sortes de pédipalpes, dards, chélicères et autres appendices bizarres, destinés à sucer autant que possible votre substance, quelle qu’elle soit, peu importe, il faut rapporter quelque chose (…) L’appétit d’information transforme tout en parodie, fait de nous des parodies (…) Et pourtant, dans tout cela, il y a eu des corps, du sang, des certitudes capables de bouleverser des existences de fond en comble. Tout ce qui ressemble à la réalité. » Un déferlement hors de proportions, amplifié au carburant de l’aura sulfureuse, c’est le mot, de l’auteur controversé de La littérature sans estomac (L’Esprit des Péninsules, 2002).

Cette coupable avidité des médias, bien heureux d’opposer l’écrivain parisien aux paysans illettrés, faibles et démunis, les hommes de la terre, du purin et de la bouse ; ceux qui, « blessés dans leur dignité par un livre qui [n’était] qu’une enfilades de ragots et de calomnies », n’avaient pas les mots pour s’exprimer, le verbe pour riposter ; ces tous petits David face à cet impitoyable Goliath, qui n’avaient eu alors d’autres choix que de se « [servir] de leurs mains », tonnerait leur avocat.

Rien n’était moins vrai, l’écrivain ferait même quelque part les louanges fascinées d’un art de la joute oratoire qui n’appartenait qu’à eux, mais peu importait : « Hugo rossé par les Thénardier », ça faisait vendre… Et peu importait encore que des pierres aient visé des enfants, qu’elles aient ensanglanté un nourrisson, que des gamins à peine adolescents aient essuyé des injures racistes… Peu importait à ce point que même Libération, totem de la bien-pensance la plus benête s’il en est, n’avait vu là qu’un trivial débordement, qu’il eût fallu régler entre hommes de bonne volonté, et puis basta !

La justice avait fini par trancher en faveur de l’écrivain. Les années avaient passé. Mais au village, rien ne serait plus comme avant. Une kabbale aurait été lancée contre l’écrivain, la loi du silence contre lui et tous ceux qui l’avaient soutenu. Plutôt que de reconnaître leur tort, les agresseurs s’enfermeraient dans un mutisme offensé, un peu honteux aussi, peut-être. Ils subvertiraient les nouveaux venus, leurs enfants, les enfants de leurs enfants. L’écrivain ne serait plus rien ici : « Tu n’es même pas un inconnu, tu es un fantôme, une non-présence. » Et il ne souhaiterait pas qu’il en fût autrement : il y avait entre lui et eux « le sang d’un enfant d’un an. »

L’écrivain avait-il des regrets ? Oui, sans doute. Toute cette haine, cet inutile gâchis, aurait peut-être pu être évitée s’il n’avait éventé un certain secret de famille ; un secret banal, un tout petit secret de rien du tout, qui mettrait irréparablement le feu aux poudres. Un secret qui était, du moins l’écrivain le croyait-il, connu de tous. Mais dans la famille concernée, il le saurait ensuite, « le silence avait réussi à préserver l’étanchéité », comme dans la famille de l’écrivain il avait emprisonné un secret identique, su de tous, mais que lui-même n’apprendrait de son père qu’à vingt-six ans ; c’était finalement « au cœur de l’intime que tout [demeurait] ignoré. »

 Le pouvoir de la littérature

 Pourquoi ce livre ? C’est la première question qu’on se pose. Ne sait-on pas déjà tout de l’« affaire Jourde » ? L’écrivain avait-il besoin de sacrifier des arbres innocents pour imprimer une histoire qui a déjà été partout racontée ? Si c’était à cela que se résumait La Première Pierre, un banal exposé clinique des faits huit ans après, le reproche se justifierait amplement.

Mais ce livre est bien plus que cela. Il s’en dégage une nostalgie tout à fait poignante, et, en même temps, une sensation de proximité, d’absorption, accentuée par l’emploi du « tu ». Il est traversé de part en part par les obsessions de la mémoire qui travaillaient déjà Pierre Jourde dans le remarquable Paradis Noirs (Gallimard, 2009), la quête sans fin du souvenir vrai, qu’il doit continuer sans relâche de faire travailler. C’est une analyse sans complaisance et sans faux-semblants des causes de la violence, où l’écrivain interroge sa propre responsabilité dans l’affaire, et se demande s’il a pu manquer, quelque part, de clairvoyance.

Le livre est aussi et surtout au service d’une vérité. Celle de l’objet littéraire. Il veut déconstruire les fantasmes secrétés autant par les contempteurs que les laudateurs de Pays Perdu, ces « bulles de réalité virtuelle illustrant [des] présupposés idéologiques » gonflées par les médias. Il est vrai beaucoup ne connaissent plus la littérature, classique ou moderne, que par le prisme de ce qu’on leur en dit, assez mal, du reste. Quel meilleur exemple que La Recherche de Proust, sur laquelle tout le monde glose, mais que si peu ont vraiment lu ? On ne va plus au texte. Or c’est bien la réalité d’un texte qu’il s’agit ici de réhabiliter, et, partant, celle de tous les textes. « Et c’est à partir de là, écrit Jourde, que tu as commencé à comprendre à quoi servait la littérature : à tenter d’opposer, à toutes ces fictions rudimentaires, la complexité du réel. »

L’auteur interroge aussi la substance de la littérature. Peut-on faire de tout un matériau littéraire ? N’y a-t-il pas une intention « maligne », quelque chose qui relève du « viol de l’intimité » à parler dans ses livres de gens qui n’ont rien demandé. De tous temps, les écrivains se sont inspirés de leur entourage pour nourrir leur œuvre. Certains, comme Francis Scott et Zelda Fitzgerald, ont même jeté l’intimité de leur mariage en pâture à la curiosité du public. Mais il se pose la question de la responsabilité, au moins morale, de l’écrivain. Peut-il parler d’absolument tout et se dégager ensuite des conséquences de ses écrits ? A-t-il vraiment le droit de puiser impunément à la source de la vraie vie ?

Car la littérature n’est pas une chose désincarnée qui naît et qui meurt entre la première et la quatrième de couverture. Elle a le pouvoir d’influer sur le réel. « Les mots collent plus que la plus adhésive des bouses (…) Les mots vous attachent à votre cadavre. » Les mots sont vivants, ils frappent, et ils font mal, « la littérature sépare comme le scalpel (…) et puis elle recompose aussi ». La littérature s’est abattue sur tout un village et l’a éreinté. La littérature a fait le mal. Elle est devenue le mal. Pierre Jourde l’exprime du mieux qu’on le puisse en écrivant : « Tu prends la mesure, petit bonhomme, de la déflagration produite par les quelques dizaines de pages publiées par un écrivain obscur chez un petit éditeur. Ce n’est pas seulement ta vie qui s’en trouve changée, mais c’est, définitivement, celle de tout le village, et d’une bonne partie de ceux qui le fréquentent. Toi qui ironisais volontiers sur ceux qui débitaient de grands discours sur le pouvoir de la littérature… »

Vous l’aurez compris, à partir d’une histoire personnelle de l’ordre du fait divers, et ramassée en mois de 200 pages, voilà une des réflexions les plus saisissantes sur la littérature et le réel que cette rentrée littéraire nous ait offert, le tout servi par l’écriture toujours raffinée et truculente de Pierre Jourde (« La rage des coups de pieds assénés au hasard aurait eu raison de toi, au procès on aurait appelé ça “homicide involontaire”, et tu serais déjà, avec un peu d’avance, en pension complète au Coudair [NDLR : le cimetière du village], en compagnie de celui que les Érinyes te dénient pour père. »)

Nous recommandons très chaudement.

  • La Première Pierre, Gallimard (2013), 17,90 €
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