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La saison de l’ombre

Leonora Miano

Leonora Miano (Crédit photo : JF Paga/ Grasset)

Nouvel article en provenance de notre partenaire, le magazine La cause littéraire cause littéraire. Retour aujourd’hui sur le dernier roman de Lenonora Miano, La saison de l’ombre, prix Femina 2013

2013

août 2013

Depuis la nuit de l’incendie et la disparition de douze mâles, rien n’est plus pareil dans le camp Mulungo, en Afrique subsaharienne. Comme le veut la coutume, on a installé provisoirement « les mères dont on n’a pas revu les fils » à l’écart, dans une case commune, afin de ne pas embarrasser le clan de leur chagrin, ni contaminer les personnes avec qui elles vivent, mais rien n’y fait, le retour à la tranquillité ne se fait pas, les questions sans réponses demeurent.

« Elles ont le droit d’éprouver de la peine, pas d’embarrasser le clan avec tout ce chagrin, de contaminer les personnes qui vivent quotidiennement à leurs côtés, de faire comme si l’enfant qui n’a pas été retrouvé représentait tout (…) Elles ne sont pas des veuves. Il n’y a pas de mots pour nommer leur condition ».

Ebeise, l’accoucheuse, sent que cette disparition cache un événement très grave. En effet, « pour tout Mulungo vivant de nos jours, le monde se limite aux terres de son peuple et à celle des Bwele », clan voisin avec qui ils font des échanges commerciaux. Pourtant, les Bwele semblent cacher des informations de première importance, dont l’apparition d’étranges personnages blancs « aux pieds de poule », des étrangers « venus de pongo par les eaux », porteurs de machettes qui crachent le feu.

Dès lors, Mukano, le chef du clan Mulungo, décide de se rendre en pays Bwele avec sa garde rapprochée. Il est l’incarnation de la devise de son clan : « je suis parce que nous sommes », c’est à lui d’éclaircir la situation. Ce qu’il ne sait pas, c’est que son frère aussi, Mutango, a pris le même chemin, mais non pour les mêmes raisons, ainsi qu’Eyabe, une mère à la recherche de son fils disparu la nuit de l’incendie. De ce périple qui va mener certains jusqu’en pays Isedu, au bord de l’Océan, chacun va y trouver une réponse, parfois sa propre interprétation des événements, mais aussi et surtout, va faire le deuil de sa naïveté, notamment en découvrant le pays Bebayedi :

« Un espace abritant un peuple neuf, un lieu dont le nom évoque à la fois la déchirure et le commencement. La rupture et la naissance. Ceux qui sont ici ont des ancêtres multiples, des langues différentes. Pourtant ils ne font qu’un. Ils ont fui la fureur, le fracas. Ils ont jailli du chaos ».

Car c’est bien le chaos le sujet principal du roman. Le chaos provoqué par la traite négrière, le commerce des hommes, facilité par des clans voisins en échange de produits de première nécessité et de sécurité. Alors, dans la nuit, dans l’ombre des soutes des bateaux, un chant commun s’élève. C’est celui des futurs esclaves, rasés et enchaînés, enlevés de leurs clans, qui désirent quitter leurs corps de misère pour se réincarner dans le ventre de leur mère, et revenir à la vie au sein des leurs.

Car c’est bien le chaos le sujet principal du roman.

On retrouve la prose envoûtante et poétique de Léonora Miano déjà découverte dans son triptyque :L’intérieur de la nuitContours du jour qui vientLes aubes écarlates (Editions Pocket). Des mots tels esclavage ou traite ne sont jamais exprimés. Le lecteur devine les faits à travers la dislocation et l’incompréhension d’un peuple, les indices parsemés au fur et à mesure du récit. L’auteure insiste sur la mémoire, les coutumes, les voix entendues dans l’ombre de ceux qui ne sont plus, pour donner de la dimension à l’ensemble. Les âmes perdurent au-delà des corps meurtris.

La saison de l’ombre annonce des temps obscurs, la perte de la mémoire collective, la fin de populations entières dont les survivants se rassembleront pour former un peuple nouveau et tenter de transmettre une nouvelle histoire commune aux générations futures.

Elle rappelle aussi la bassesse humaine lorsqu’il s’agit de commerce et d’enrichissement personnel.

Un roman magistral tant par la forme que par le fond.

Virginie Neufville

 

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