Le train de l’émigration

champs

Rêves d’or – La jaula de oro de Diego Quemada-Diez

Pour son premier long-métrage, Rêves d’or, Diego Quemada-Diez décrit magnifiquement le long chemin des migrants d’Amérique Centrale vers les États-Unis en plaçant sa caméra au milieu de trois adolescents guatémaltèques.

4 décembre 2013

4 décembre 2013

L’ouverture est calme et silencieuse. La favela guatémaltèque respire à son rythme et s’apprête à perdre trois de ses jeunes habitants. Sara se coupe les cheveux, les coiffe d’une casquette et aplatit ses seins sous un bandage. Juan chausse ses santiags, embarque son sac à dos et passe chercher Samuel à la déchetterie. Direction le nord du continent.

Comme des milliers de migrants d’Amérique centrale, les trois adolescents vont voyager sur le toit de trains rouillés en rêvant de l’eldorado états-unien. L’un d’entre eux abandonnera vite le périple après un premier refoulement à la frontière mexicaine. Le trio sera néanmoins reconstitué avec l’intrusion de Chauk, un jeune indien Tzotzil ne parlant pas espagnol. Diego Quemada-Diez va donc raconter le drame de l’immigration clandestine vers les États-Unis à travers les yeux de ces trois adolescents, entre espoirs, craintes et solidarité.

Passeur d’histoires

« L’objet fondamental de ce projet est de transmettre le drame des migrants », explique le réalisateur espagnol. En 2003, Diego Quemada-Diez a vécu deux mois chez un chauffeur de taxi mexicain, au bord d’une voie ferrée. Chaque jour il voyait défiler des trains chargés d’espoir et de misère. Pour construire son premier long-métrage, celui qui a été assistant de Ken Loach a simplement écouté et recueilli les histoires de centaines de migrants. Il les a ensuite formalisées pour les faire jouer devant sa caméra.

« Je voulais faire un film qui donne une voix à ceux qui n’en ont pas. Faire un film qui a une fonction, une utilité. » Au croisement entre le documentaire et la fiction, Rêves d’or synthétise donc les obstacles et les dangers rencontrés par ces voyageurs d’infortune. Diego Quemada-Diez a choisi de les incarner dans les personnages de Juan, Sara et Chauk.

Dans les yeux de Juan brillent les paillettes de la bannière étoilée. Leader naturel du groupe, aussi rigide que ses bottes qu’il chérit tant, il affiche un visage dur et fier. Individualiste, son cœur de pierre va pourtant se fissurer au gré des drames qui vont ponctuer son voyage initiatique. Comme Sara, il va apprendre à communiquer avec Chauk sans partager de langue commune. Les jeunes adolescents vont surtout découvrir la jalousie, le crime, mais aussi l’amitié et la fraternité.

Le chemin vers le nord est long et semé d’embûches : police des frontières, militaires, cartels de la drogue, migrants peu scrupuleux… Sans éluder la tragédie que vivent ces individus, le réalisateur s’attarde à souligner l’entraide qui peuple les bords de la voie ferrée. Des paysans envoient leurs fruits aux voyageurs, certains se permettent même de cacher les jeunes lors d’une course-poursuite avec la police. Notre trio affronte ces aléas dignement, toujours dans la retenue, souvent en cachant leurs peurs mais sans jamais désespérer. En peu de mots les trois acteurs, tous non-professionnels, livrent une prestation impressionnante qui confère au film toute sa crédibilité.

Un récit criant de vérité

Chauk, Juan et Sara voyagent sur les toits des trains, comme des milliers de migrants qui cherchent à gagner les Etats-Unis.

Chauk, Juan et Sara voyagent sur les toits des trains, comme des milliers de migrants qui cherchent à gagner les Etats-Unis.

Les acteurs jouant Juan et Sara viennent tous deux d’un des quartiers les plus pauvres de la capitale du Guatemala. Rodolfo Dominguez (Chauk) lui, vit dans un village isolé des montagnes du Chiapas. Leur vécu étant un gage d’authenticité, les trois adolescents jouent toujours juste. Diego Quemada-Diez ne leur a pas fait lire le scénario : ils découvraient les scènes à jouer le matin même et s’appuyaient beaucoup sur l’improvisation. D’où cette impression de plongée dans la réalité, renforcée par la manière de filmer du réalisateur espagnol.

Féru de « cinéma humaniste », ce dernier porte sa caméra à l’épaule et filme à hauteur d’homme : « On produit l’illusion que le spectateur est bel et bien là, qu’il regarde quelque chose de réel, comme s’il était dans la peau du héros de l’histoire. » Nous marchons donc dans les pas du trio et traversons avec eux les forêts tropicales, les plaines désertiques et les villes poussiéreuses. Tous ces paysages baignent dans la lumière et le climat naturels, sans artifices ni effets spéciaux.

Le talent de Quemada-Diez et de ses interprètes permet ainsi d’éviter au film de tomber dans le pathos. Loin du mélo larmoyant, Rêves d’or est un film nécessaire et attachant. Un voyage beau et dur, émouvant, parfois haletant, dans lequel la destinée de trois adolescents nous alerte sur l’un des drames de notre siècle.

Lola Cloutour

  • La bande-annonce
  • Rêves d’or – La jaula de oro, de Diego Quemada-Diez. Avec Brandon Lopez, Karen Martinez et Rodolfo Dominguez, 4 décembre 2013

Rêves d’or – La jaula de oro de Diego Quemada-Diez

 

Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

Copyright © 2013 Zone Critique. Tous droits réservés. ISSN 2430-3097
Lire les articles précédents :
Marguerite Duras (1914 - 1996)
La passion suspendue

« J’écris pour me vulgariser, pour me massacrer, et ensuite pour m’ôter de l’importance, pour me délester : que le texte prenne...

Fermer