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La poétique de l’ineffable

Christian Bobin (Crédit photo : Manuel Braun)

Zone Critique rend aujourd’hui hommage à l’auteur de L’homme-joie et de Le très-Bas, l’écrivain Christian Bobin : “Christian Bobin développe une mystique de l’inespéré et chacun de ses recueils, à mi-chemin entre le poème narratif et le psaume, nous fait pénétrer dans un monde de signes régi par la foi“. Petite réflexion autour de la poétique de l’ineffable. 

« On a inventé le travail salarié pour ne pas penser à ce qui fait souffrir, pour qu’il y ait, revenant tous les jours, ces heures où ne pas penser à soi, à la solitude, à Dieu, à l’autre, pour ne pas penser à tout ce qu’on devine insoluble, déchirant. » Et ce sont justement ces thèmes qui constituent le cœur de l’œuvre de Christian Bobin. Celui-ci s’intéresse à  ces instants de grâce qui traversent notre quotidien sans même que leur existence nous effleure l’esprit. Il développe une mystique de l’inespéré et chacun de ses recueils, à mi-chemin entre le poème narratif et le psaume, nous fait pénétrer dans un monde de signes régi par la foi. Cependant, Christian Bobin nous épargne les bondieuseries et les images d’Epinal, il préfère les personnages à vif et les situations d’une banalité proprement tragique. Le message humaniste se déploie au fil des pages toujours accompagné d’une insaisissable mélancolie. Son écriture fragmentaire d’inspiration pascalienne met le lecteur face à la misère humaine, source de grandeur.

La contemplation de l’invisible

« L’écriture, c’est une façon d’échapper à cette misère, une variation de la solitude au même titre que l’amour ou le jeu – un principe d’insoumission, une vertu d’enfance ».  Et celle-ci se révèle lumineuse. Christian Bobin écrit sur des choses simples, des choses sur lesquelles on ne s’arrête pas. Or, son écriture dévoile ces sujets insignifiants qui se retrouvent chargés d’une force mythique, pour ne pas dire mystique. « A la question toujours encombrante : qu’est-ce que tu écris en ce moment, je réponds que j’écris sur des fleurs et qu’un autre jour, je choisirai un sujet encore plus mince, plus humble si possible. Une tasse de café noir. Les aventures d’une feuille de cerisier. Je regarde leurs tremblements sous les ailes du temps qui passe. Elles ont une manière rayonnante d’être sans défense. » Ses livres sont, à proprement parler, apocalyptiques. Ils lèvent le voile de l’ordinaire et une pureté se dégage de son entreprise. Avec lui, la gaieté naît du minuscule et de l’imprévisible. Son écriture entend nous délivrer de la tyrannie du visible et s’échine à déchirer le voile de maya afin de nous faire basculer dans la contemplation de l’invisible. Ces phrases peuvent paraître abstraites, verbeuses ou encore inconséquentes pourtant il suffit juste de lire quelques lignes pour sentir son cœur s’emballer.

Christian Bobin ne succombe pas au prosélytisme agaçant d’un fanatique convaincu.

« Dieu n’est peut-être qu’une affaire de sensibilité, la plus fine de nos racines nerveuses, un fil d’or d’un millième de millimètre. Chez certains, il est coupé, chez d’autres il vibre à tout. » Christian Bobin ne succombe pas au prosélytisme agaçant d’un fanatique convaincu. Il se situe à la lisière et tente de traduire l’indicible et l’émerveillement devant la subtilité d’un mouvement qui le dépasse. Pour autant, il ne prêche pas et évite de passer pour un illuminé. Il se défie d’ailleurs de cette image par cette phrase « Je parle si souvent de Dieu qu’on va finir par croire que je le connais ». Pourtant, c’est un poète convaincu au service de son art. « Un jour nous comprendrons que la poésie n’était pas un genre littéraire mal vieilli mais une affaire vitale, la dernière chance de respirer dans le bloc du réel ». Bobin touche du doigt une hypothèse : la littérature comme médecine de l’âme, un moyen d’apaiser nos angoisses et de nous trancher la gorge dans l’espoir de la résurrection.

Petite bibliographie indicative

  • Le Très-Bas, Gallimard1992
  • Autoportrait au radiateur, Gallimard1997
  • Ressusciter, Gallimard2001
  • L’homme-joie, L’iconoclaste, 2012

Crédit photoManuel Braun

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