L’importune

Vincent Van Gogh, Jardin du Luxembourg

Vincent Van Gogh, Allée dans le jardin du Luxembourg, 1886

En ce jour de Saint-Valentin, Zone Critique vous propose une petite nouvelle inédite, et souhaite a chacun de se laisser importuner… 

« Dans un univers où tout avait été pourtant soigneusement réglé, où les heures mêmes n’avaient plus de fantaisie, où l’imagination ne trouvait plus à s’exercer qu’autour des mêmes thèmes, mademoiselle Geneviève Charpentier, orpheline et bibliothécaire, jouait les trouble-fête »

Michel Déon, A la légère, 2013.

Il connaissait Claire depuis un certain temps déjà. La première fois qu’il la vit, certes il ne la trouva pas spécifiquement laide, mais elle ne suscita point chez lui l’émoi que d’autres filles avaient pu lui faire ressentir, dans ce cours de danse où il l’avait rencontré.

Elle était habillée d’une chemise en jeans et d’un pantalon rouge bordeaux. Il émanait d’elle comme une aura de tiédeur maternelle, de gentillesse ronde. Ses traits, quoique ordinaires, avaient quelque chose, à bien y regarder, et sous un certain angle, d’agréable et de tendre, de moelleux enfin, ainsi qu’on pourrait dire d’une madeleine dans laquelle on aimerait mordre.

Ils s’étaient côtoyés quelques fois, à la sortie des cours qui se déroulaient au sein de L’école Alsacienne. Lorsque l’on sortait par le portail en pierre blanchi du bâtiment, la nuit toute noire et tiède de la rue Notre-Dame des champs s’offrait à vous, et c’était un plaisir, par un joli mois de mai, que d’accompagner l’une ou l’autre des partenaires de la leçon de rock vers le métro du Luxembourg.

Il s’entendait relativement bien avec toutes, sans pour autant éveiller trop l’attention d’aucune ; il étudiait dans une Université proche les Sciences Politiques. Non que la politique l’intéressât spécifiquement, mais il y avait somme toutes certaines matières qui retenaient son attention, la philosophie, par exemple, qu’on y dispensait le vendredi matin.

Il perdit de vue Claire pendant un temps. Il eut quelques aventures, n’y pensa plus vraiment, l’oublia même.

Quelques mois plus tard, il la revit.

Elle aimait à marcher seule par les rues de Paris, apprit-il plus tard, et c’est en face du cinéma de l’Odéon duquel il sortait justement, que par hasard il la croisa.

Le soleil déclinait faiblement contre les immeubles en briques claires, sur les étals de vieux livres. Un clocher annonçait 19 heures, l’air était tout moite, enveloppé de lumière chaude. On aimait à se balader légèrement, ouvrir quelques boutons de chemise, s’arrêter près d’un banc, causer sur le ton des confidences.

Ils marchèrent quelques temps côte à côte, lui par politesse, elle par plaisir.

Il avait jusqu’alors eu quelques aventures qui s’étaient toutes comme enlevées d’elle-même, sans qu’il y prenne vraiment garde. Il ne s’en portait certes pas plus mal, quoiqu’il eût à subir un ou deux chagrins qu’il nommait d’amour. Malgré tout, la vie à deux ne lui seyait guère, finissait-il invariablement par penser.

Elle commença de lui parler de choses et d’autres, de son poisson rouge et de ses études. Le soleil coulait sur ses bras clairs, et sa taille gracile, qu’on devinait derrière sa robe.

Il écoutait de travers ce qu’elle disait, cependant qu’elle le regardait attentivement lorsqu’il lui parlait de littérature, de la nouvelle vague et de Matisse ; de toutes ces choses enfin avec lesquelles il n’est pas toujours à propos d’entretenir une jolie fille en robe légère par un crépuscule de printemps.

Claire lui proposa un film pour le lendemain. L’idée ne lui déplut pas, ni ne l’enchanta. Le cinéma était somme toute un moyen comme un autre de passer le temps, à ceci près que l’air y était plus frais qu’en ville.

Il arriva en avance au rendez-vous le jour suivant car il y avait dans le quartier quelques menus achats à faire, et se trouva donc à la voir arriver. Elle se faufila entre les groupes de badauds qui discutaient benoitement devant le métro, et traversa en hâte la rue jusqu’à lui, alors que le feu passait au rouge.

Elle était vêtue d’une nouvelle robe, turquoise et flottante sous la brise du soir. Ses fines lunettes macres et ovales adoucissaient ses traits, les rendaient plus câlins encore, quoiqu’en les rehaussant de ce semblant de distinction dont ils manquaient peut-être.

Il se surprit d’abord à la trouver jolie, et, après que quelques minutes passèrent, charmante. Dans le noir de la salle obscure, il se tourna plusieurs fois pour observer son profil. Elle avait les jambes croisées, sur lesquelles reposaient ses coudes alanguis, et l’on avait peu de mal à imaginer la douceur de son grain de peau, sous le sillon des bretelles, derrière le bruissement du tissu, près du turquoise de la robe, contre la finesse parfumée de ses bas.

Il se souvint d’une phrase d’un romancier, qu’il n’arrivait plus à remettre, mais dont il gardait en mémoire la réputation de séducteur. Que préférez-vous chez les femmes, lui demandait-on ? Leur peau, assurément, répondait-il.

Lorsqu’ils sortirent du cinéma, la nuit déjà tombait. Claire le prit par la main et l’emmena parcourir la ville.

Ils firent de nombreuses choses ce soir-là, qu’il ne se souvenait pas avoir jamais accompli, où peut-être en une existence si distante qu’elles étaient comme sorties de son esprit.

Ils burent quelques verres de Sancerre, escaladèrent la grille d’un parc, découvrirent des lieux dérobés.

Elle rayonnait d’enthousiasme et riait pour un rien. Mais lorsqu’il lui posait une question sérieuse, comme il en avait pris l’habitude depuis un temps qu’il ne situait plus, elle détournait le regard et répondait à côté.

Ainsi, lorsqu’il la questionna sur ses aventures sentimentales, elle lui répondit simplement: « Oh, tu sais mes histoires, ce n’est pas bien intéressant. C’est parfois drôle, mais pas si intéressant ».

Ils se revirent plusieurs fois ; ils marchèrent ensemble par des ruelles tristes, dînèrent près de la Seine, assistèrent même à la représentation de Casse-Noisette à l’Opéra Garnier.

Petit à petit, alors que chaque fois Claire se présentait à lui vêtue d’une robe et de collants marrons, quoique la couleur de sa robe changeât selon la température de l’air, il commença de la désirer ; surtout une image se présentait constamment à son esprit, et finit par l’obséder entièrement.

Chaque soir, il l’imaginait assise sur ses genoux, collée contre lui, et vêtue de ses collants marrons seulement, à travers la transparence desquels on pouvait apercevoir le sillon d’une culotte.

Sa robe était à terre, froissée sans doute.

Du reste, avait-elle peut-être quelque chose qui couvrait son buste. A dire vrai, son buste ne l’intéressait guère.

Un jour il n’y tînt plus et l’invita chez lui. Elle y resta plusieurs heures.

Lorsque, sur le tard, il l’embrassa enfin, elle se laissa choir, ferma les yeux et lui sourit. Mais quelques minutes seulement s’enfuirent, et Claire s’échappa.

Plusieurs fois encore, il lui donna rendez-vous ; et chaque fois, elle se sauva avant même qu’il n’ait pu la dévêtir.

Et puis un jour, par un élégant soleil de juin, ils se retrouvèrent au Bois de Boulogne. C’était une fin d’après-midi paresseuse, des barques silencieusement voguaient par le lac, emportant avec elles le souvenir de quelques amours fanées.

On s’embrassait près du truchement des fontaines, on négligeait le patchwork au profit du ouï-dire.

Claire portait un manteau de cachemire noir et des ray ban couleur églantine. Jamais sa peau n’avait été si délicieuse, ni ressemblée autant à la surface crémeuse d’un gâteau.

Un jogger s’était même retourné sur son passage, et alors avait-il feint la jalousie, ainsi qu’il l’avait vu faire plusieurs fois, ce qui la fit partir d’un éclat de rire.

Ils parlèrent de choses importantes et d’autres plus légères. Il se rendit compte qu’elle avait somme toute l’esprit immodérément simple, ce qui ne manqua pas de l’inquiéter.

Elle lui dit ensuite, au milieu d’une conversation qui portait sur son goût pour les animaux: « Tu vois, je ne crois pas que la passion amoureuse soit une bonne chose. C’est très embêtant, on ne pense plus qu’à l’autre, c’est bête, on devient malheureux pour un rien ».

Il n’avait jamais su, on ne lui avait jamais appris à répondre à des propos si simples et sensés. Il se contenta donc d’acquiescer simplement, sur quoi il cita Proust, ce qui en soi, se fit-il la réflexion, était absurde.

Les éclats roux du couchant s’épandaient sur le lac. On rentrait déjà, il était plus que temps de préparer le dîner, mais un lecteur de Mrs Dalloway se prélassait encore sur l’herbe grasse.

Lorsqu’ils se quittèrent, elle lui sourit, caressa son visage et il embrassa une nouvelle fois ses lèvres vierges, sa nuque d’opale ; et Claire disparut sans un bruit par le métro d’Auteuil.

Le lendemain, il l’appela, sans n’obtenir aucunes réponses. Le surlendemain il fit de même, et ainsi de suite pendant toute la semaine qui s’ensuivit.

Au bout d’une dizaine de jours, il se décida enfin à lâcher prise.

Mais déjà, il ne pensait plus qu’à elle, et ses collants marrons.

Il commença de manger moins, maigrit à vue d’oeil, sortit peu pendant un temps, puis beaucoup trop par la suite.

Il rôdait parfois par les couloirs de l’Université où il savait qu’elle étudiait, mais jamais ne la vit.

Il ne lisait plus beaucoup, ou alors peut-être des lectures qui lui rappelait l’étrange cas de figure dans lequel il se trouvait.

Ses amis, enfin, ne le reconnurent plus. Il cessa peu à peu de les fréquenter, jusqu’à ne plus sortir de chez lui, et se cloîtrer pour des jours entiers à regarder notamment des reportages animaliers.

Un jour il ressentit même jusqu’à l’appel du vide, et manqua se jeter du haut de son toit, en laissant une ultime lettre d’adieux à Claire. Deux choses l’en empêchèrent ; Il se fit d’abord la réflexion qu’il lui fallait en finir d’une autre manière car, quitte à décider de sa mort, autant qu’elle fut romantique ; d’autre part, il se rendit compte qu’il ne connaissait pas le nom de famille de Claire. On eût pu donc prendre sa Claire pour une autre Claire, d’autant qu’il en connaissait un nombre effroyable.

Les jours passèrent, les semaines bientôt, et enfin les mois.

Et puis un jour, sans qu’il comprenne trop comment, ni qu’il s’en aperçoive réellement, il commença de retrouver comme le goût de vivre. Un an avait passé. Il marchait de nouveau par les rues de Paris, c’était de nouveau le printemps, on pouvait, au choix, s’étendre sur une pelouse et observer le mouvement des gens, ou s’asseoir à la terrasse d’un café pour lire.

Il reprit d’ailleurs ses lectures, avec force énergie, comme dégoûté de tout ce temps qu’il avait perdu à se morfondre sur lui-même; l’idée d’écrire lui vînt. Il n’en doutait plus déjà, il se ferait romancier.

Il fréquenta de nouveau les bancs de l’Université, rencontra même quelques charmantes filles, quelques Louise, quelques Chloé.

Enfin, son chagrin d’amour avait fini de totalement lui passer. Il regardait même, lorsqu’assis au Luxembourg, il repensait à Claire, l’histoire qu’il avait vécu avec elle comme une irrécupérable perte de temps, et qui sans bénéfices avait chamboulé le cours paisible de sa vie d’homme.

Et c’est, très curieusement alors même qu’il se rappelait à son souvenir, qu’il aperçut par hasard un jour de mai sa délicate silhouette.

Elle marchait aux côtés d’un homme, par la pelouse du « Luco », ainsi qu’il se dit dans les bonnes maisons.

Elle riait doucement, cependant que l’homme lui prenait les mains, et caressait ses bras de lait. Elle était vêtue, mais y a-t-il vraiment un hasard ?- d’une jolie robe turquoise, celle-là même qu’elle portait le soir où ensemble ils allèrent au cinéma.

Lorsqu’ils passèrent devant lui, il la fixa bien droit dans les yeux. Mais elle ne le vit pas, ou plus certainement, donna l’impression de ne pas le voir. En tous les cas pas une fois, alors qu’ils furent à quelques mètres de distance l’un l’autre, son regard ne se posa sur lui.

C’est alors qu’il eût l’intuition qu’elle ne se souvenait pas même de sa personne. Et l’eût-elle reconnut sans doute se serait-elle empressée de le saluer, et peut-être même, de lui donner un prochain rendez-vous.

Une forme de colère sourde naquit en lui, en même temps qu’une légère brise dans le parc. Il se retint de se retourner pour voir la robe turquoise de Charlotte se soulever.

Puis cette image passa, et sans qu’il s’en rende compte, il reprit le fil de sa lecture.

Le soleil avait glissé dans l’ombre ; on marchait désormais à tâtons.

Lorsque le parc ferma, et qu’il se dirigea vers la sortie, une pensée soudain lui traversa l’esprit : Charlotte était décidément de ces filles qu’on pouvait qualifier d’importune.

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