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Flacons, flasques, fioles…

Lucien Suel (Crédit photo : Photo Josiane Suel

Lucien Suel (Crédit photo : Photo Josiane Suel)

Douze impressions, sinon en silhouettes signifiantes du moins en pages fugitives, donnent lieu à douze textes, publiés dans diverses revues et regroupés ici. Il aurait pu y en avoir des centaines d’autres de même facture. Il aurait pu même y en voir un seul, unifié, où les images et les concepts auraient joué leur propre musique… Mais Lucien Suel n’en a pas décidé ainsi, dans ses Flacons, flasques, fioles…, paru dans la jeune maison d’édition Louise Bottu.

2013

2013

Lucien Suel tente de saisir quelques sensations premières et de les laisser en l’état exprimer leurs sucs sans passer par le filtre de la stylisation ; ou, peut-être, est-ce des accidents de parcours.

Après avoir lu le poème L’ongle du serpent de Jacques Dupin (in Ecart, P.O.L (2000)), la lecture de la Prose du ver de Suel laisse quelque peu dubitatif. L’immersion dans un rêve, où une lectrice lisant En route de Joris-Karl Huysmans se retrouve dans un théâtre ensablé, dans lequel dit théâtre résonne Hairway to Steven des Buttholes Surfers, demeure certainement attrayant… Vous tombez ensuite sur le scénario d’un court-métrage où le protagoniste vole un camion, rempli de fioles de sang, appartenant à un organisme de don :

2. PLAN SEQUENCE crescendo de hurlements de sirènes, deux voitures de police pénètrent sur l’aire de stationnement (…) – portières qui claquent – policiers qui courent (…) – un flot de sang coule sur le sol tombant du camion en cataractes (…)

Du sang, de l’indé, du décadentisme à la petite semaine, pourquoi pas ? De la littérature au cinéma et revenir à la littérature ? Pourquoi pas ? Et par le vin ? Et pourquoi pas par ce texte qui s’appelle L’amour rouge ? :

Mon fluide vital, mon sang rouge et chaud coulait sur ta langue, roulait dans ta gorge, s’enfonçait dans ton œsophage d’alcoolique.

Tiens, ça évoque des souvenirs adolescents, des beuveries faciles où après l’on griffonne quelques lignes dans un carnet extrait de sa poche…

Tenez, je me permets d’abandonner un moment le livre de Lucien Suel, excusez-moi, pour écrire à un ami : « (…) S’ensuit la réception d’un livre ce matin dans ma boîte aux lettres. Sais-tu ce qu’il m’évoquait ? Te souviens-tu de cette soirée d’été où j’avais la prétention d’écrire un livre en une nuit et de l’envoyer à un éditeur dès le lendemain ? Nous l’aurions sans doute intitulé Acousmate pour rendre hommage à ces vers d’Apollinaire :

O puérilités

            Le ciel que l’on médite et le miel que l’on mange

                  Fraîcheur du miel ô ciel d’été »

Je reviens à Lucien Suel, pardonnez-moi, après tout il me faut bien écrire une critique, quoique déconstruite, sur son livre.

La prétention de la maturité, elle, est malheureusement présente, dans son livre. Le texte suivant a l’apparence d’un poème ! Bukowski au terril :

Gueule de bois et crise de foi.

Une équation très personnelle.

Décidemment, il insiste. Abandonnez Lucien Suel quelques minutes et il revient par la porte de derrière. Intoxication à visage unique. Et ce sont là les meilleurs vers.

On ingurgite ensuite un texte d’une niaiserie écologico-morale à peine imaginable. Je préfère n’en rien citer, sa lecture même en citation pourrait se traduire en regret durable, pour vous et pour moi, croyez-le : sachez seulement que le texte s’intitule Consommation aveugle, qu’il est question d’une petite-amie végétarienne et de son petit-ami omnivore culpabilisé par elle, qu’il fait une intoxication alimentaire et qu’il s’en prend du coup à l’industrie agro-alimentaire.

A ce sujet, cher ami : « Le paradoxe des rues newyorkaises est que la solitude y est écrasante. Nul américain ne semble la percevoir. Y étais-tu sensible ? Cela s’explique sans doute par l’une des formes concevables de l’optimisme. Mais le pessimisme est également communautaire, et en cela les américains ne se différencient guère de nous autres, européens. Te souviens-tu de notre Brooklyn aux silences équivoques ? L’enseigne criarde d’un restaurant mexicain nous avait convaincu de mettre un point final à la marche. Les clients habitués nous dévisageaient en touristes indésirables qui allaient embourgeoiser le quartier. Les mutations urbaines évoluent lentement à New York mais leur menace pèse du fond de l’avenir rapproché comme à Paris. Et si le devenir des classes moyennes dans le capitalisme contemporain ne pouvait aboutir qu’aux banlieues ? Après tout le New Jersey semble être un Pré-Saint-Gervais étendu, étiré, proportionnable à l’échelle française… Nous finîmes rapidement ces plats qui ne ressemblaient en rien à leurs images sur la carte du restaurant ; et plus tard, dans la nuit, j’affectionnai l’aide singulière que je pus t’apporter en te soutenant jusqu’aux toilettes et en étanchant ta soif avec les différents verres d’eau que je te servais, sur le moment, semblables aux tonneaux des Danaïdes, qui se répandaient en toi, fractionnant la nuit d’intervalles d’attentes et de silences. Que ce soit en esprit ou sur les chemins, aucun périple ne se vit par amnésie des êtres proches. »

Excusez-moi, à nouveau, je tenais à le lui dire, en bouteille numérique adressée à lui.

Reprenons.

Le texte suivant de Lucien Suel, intitulé Les dernières gouttes, met en scène une grand-mère agonisante qui veut uriner et qui le fait savoir à son petit-fils par le regard… En deux pages… Je m’en excuse mais lisons plutôt ces quelques lignes de Claude Simon dans L’Herbe :

“(…) contemplant ce qui, dans ce moment, leur semblait être moins un visage humain (et encore moins un de ces visages familiers inoffensifs, si connus qu’on ne les voit plus) qu’une chose : le masque austère, hautain et cartonneux de Ramsès II, et dépourvu de cette innocuité que confèrent non seulement la mort mais le temps, les siècles : empreint au contraire d’une sorte de violence, fermé, presque hostile, les yeux clos, comme si la mourante se concentrait à l’intérieur d’elle-même non dans une suprême méditation, mais comme parvenue à cette conviction de l’inutilité de toute méditation en même temps que de toute bienséance (…)”

Ironie, j’entends d’ici la foule crier : « Au fait, de Lucien Suel… ! » Pourquoi pas, il ne reste plus que cinq de ses textes qui composent ses Flacons, flasques, fioles…

Nous poursuivons. La vengeance de Guy Tarbas est une petite sotie ayant pour thème la femme adultère. En deux pages, une nouvelle fois. Eclats de rire « pardessus les haies trempées de rosée » et évocation de l’amant éleveur de porcs pour lequel la femme coquette s’enamoura et trompa l’ennui de ses après-midi solitaire entre ses bras… enfin, à l’instar des phrases de Suel, muettes en d’innombrables aspects, nous pourrions nous figurer la scène d’adultère. Quoi d’autre ? L’idiot d’Arras, un texte plus long, – tout de même, cinq pages, – où un étudiant attardé se fait humilier lors d’un pique-nique organisé par ses camarades universitaires. Notons la fulgurance du style qui ne se dit pas :

“Pour fêter le septième anniversaire de son inscription aux examens, l’amicale des étudiants avait organisé un pique-nique en son honneur. Jean-Paul (l’idiot s’appelle Jean-Paul) avait trouvé que c’était une merveilleuse idée (le pique-nique).”

Balancé par les rafales stylistiques de Suel, le lecteur présent en redemande, je le devine. Vous en voulez encore ? Allons-y. Dans Le chien, le narrateur revient sur son lieu de souvenirs, aux abords de l’abri familial post seconde guerre mondiale, où le chien exerçait, peut-être encore, une nuit, après que la maison familiale soit reconstruite, son talent d’aboyeur, le narrateur se le demande :

“Spaak ! C’était le nom du chien de ma grand-mère (…) Il (le chien !) était abrité dans une niche en bois plantée au bord du vivier, un grand vivier entièrement recouvert de lentilles vertes. (…) C’était un très bon aboyeur. Je ne sais ce qu’il est devenu, ou plutôt, quand, comment il est mort.”

Dévasté par la maitrise de la contradiction filée chez l’auteur, son sens des détails signifiants, et la profondeur metaphysico-poétique de ses images, nous nous reprenons et nous continuons, il ne reste plus que deux textes avant la fin du recueil, il s’agit de savourer chacune de ses pages.

Que reste-il ? La traversée (Suel ne manque pas d’humour, il faut le lui reconnaître) : un texte qui pourrait symboliser une montée de psychotropes, ou un débarquement en terre française par l’aviation anglaise, ou encore ce film… ce film, où un père scientifique-fou crée une machine… Chérie, j’ai rétréci les gosses ! Oui, c’est ça. Ou plutôt une parabole du voyage de Gulliver ? Votre serviteur se révèle impuissant en ce moment même.

Le dernier texte s’appelle La greffe (Suel ne manque pas d’esprit d’à-propos, jusqu’au bout) : le narrateur se fait greffer une main de fœtus sur son sexe en voyant sur son portable la vidéo de deux filles qui dansent dans un plat de spaghettis cuisinées à la sauce tomate :

“Tout allait bien : d’ici quelques jours, je serais le seul être humain à pouvoir ouvrir sa braguette de l’intérieur.”

Le fin mot du Cauchemar.

Je me souviens avoir dit à Sébastien Reynaud : « Tiens, Flacons, flasques, fioles… C’est un titre prometteur. » Sans doute existe-t-il des curiosités qu’il ne vaut mieux pas assouvir. Je viens d’en faire l’expérience. Si bien qu’il faut nous quitter, j’ai le désir suprême de continuer immédiatement ma lecture des Vents de Saint-John Perse :

« Et la beauté des bulles en dérive sur les grands Livres du Déluge n’échappe pas aux riverains. Mais de plus hautes crues en marche vers le large descendent, rang sur rang, les degrés de mon chant – au bruit des grandes évacuations d’œuvres mortes de ce siècle… »

  • Flacons, Flasques, Fioles…, Lucien Suel, Editions Louise Bottu, 2013, 86 pages, 12 euros

 

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