Certaines n’avaient jamais vu la mer

Julie Otsuka (Crédit photo : Robert Bessoir

Julie Otsuka (Crédit photo : Robert Bessoir)

Certaines n’avaient jamais vu la mer vient de paraître en format poche. Il s’agit seulement du deuxième roman de l’américaine Julie Otsuka, née en 1962 ; pourtant, il témoigne d’une grande maîtrise qui lui valut il y a deux ans le prix Femina étranger.

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18 septembre 2013

Une écriture sans affèterie, tout en contention, qui raconte comment, au début du XXème siècle, des Japonaises s’embarquèrent pour les États-Unis afin d’y rencontrer leur mari. Elles s’embarquèrent sur la foi d’une photo, rarement authentique, un peu comme aujourd’hui on se rend à un rencard après une discussion virtuelle (avec légèrement moins d’enjeu). Malheureusement, la réalité est rarement à la hauteur des grandes espérances : les prétendus riches magnats sont de pauvres paysans ravis de cette main-d’œuvre d’appoint — d’autant qu’on dit les Japonaises excellentes travailleuses. Et commence pour ces femmes une vie de souffrance physique rarement rachetée par l’amour. Comble : il faut chaque semaine écrire aux insulaires que tout va bien.

L’originalité de ce court roman, structuré en gros blocs de texte juxtaposés, tient à sa polyphonie : une première personne multiple, qui fait parler toutes les femmes les unes après les autres, créant un effet collectif inattendu et frappant.

“Ils nous ont prises à genoux, cramponnées au bois de lit, en pleurs. Ils nous ont prises en concentrant leur attention avec férocité sur un mystérieux point du mur qu’eux seuls pouvaient voir. En nous murmurant sans cesse « Merci » dans un dialecte familier de Tohoku qui nous a tout de suite mises à l’aise. J’avais l’impression d’entendre mon père. Ils nous ont prises en criant dans un grossier patois d’Hiroshima que nous comprenions à peine et nous avons su que nous passerions le reste de notre vie avec un pêcheur.”

Un épisode méconnu de l’histoire, arraché  à l’oubli par la seule force de la langue.

  • Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka, traduit par Carine Chichereau, 10/18, 144p. 18 septembre 2013, 6,60 euros.

 Clément Bénech

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