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Tout s’effondre

Chinua Achebe en 2008  (© :Craig Ruttle)

Chinua Achebe en 2008 (© Craig Ruttle)

Zone Critique vous présente un nouvel article en provenance de son partenaire, le magazine  La Cause Littéraire. Retour aujourd’hui sur la récente réédition par Actes Sud du roman Tout s’effondre de Chinua Achebe.

Octobre 2013

Avant même de s’introduire en ce roman, il est recommandé au lecteur de se défaire de ses œillères ethnocentriques d’Européen, d’oublier la vision déformée qu’il se fait de l’Afrique et des Africains au travers du prisme de ses repères usuels, de s’extraire de ses propres critères culturels, de ne pas se conduire, surtout, en touriste textuel.

Il faut épouser le point de vue du narrateur, qui est lui-même profondément inscrit, ancré, enraciné dans le contexte « civilisationnel » du récit, et entrer dans l’univers du personnage principal, Okonkwo, membre de l’importante ethnie ibo, répartie, à l’époque de l’histoire qu’on peut situer aux XVIe/XVIIe siècles, au moment où commencent les rafles massives organisées par, ou pour, les marchands d’esclaves, et où arrivent les premiers missionnaires chrétiens, en une multitude de petites communautés villageoises autonomes sur un vaste territoire correspondant à la province orientale du Nigeria actuel.

C’est dans l’une de ces communautés constituées de neuf villages indépendants que naît Okonkwo, qui, dès qu’il est en âge de raisonner, jure de se démarquer de son père, connu pour ne pas être des plus courageux.

Le lecteur vit de l’intérieur toutes les étapes sociales que franchit, une à une, l’infatigable cultivateur d’ignames, surmonte avec lui les épreuves que représentent les saisons de piètre récolte, les mauvais sorts, les deuils, partage avec lui la satisfaction qu’engendre la lente multiplication de greniers remplis d’ignames à mesure de l’extension de la surface des terres qu’il lui est donné de cultiver, ressent avec lui la fierté de pouvoir prendre conséquemment une deuxième épouse, puis une troisième, puis une quatrième, et se réjouit de le voir acquérir l’un après l’autre les titres traditionnels, très précisément codifiés dans le contrat social du clan, qui font de lui, progressivement, un notable respecté dans la communauté. Et il souffre avec Okonkwo, tout en reconnaissant la légitimité, conforme à la coutume, de la sanction, lorsque celui-ci est exclu du clan d’Umuofia pour sept ans pour avoir provoqué accidentellement la mort du fils d’un des notables du village.

Mais l’intégration va plus loin ! L’auteur réussit à réduire extraordinairement, voire à supprimer, toute distance entre le lecteur et la vie quotidienne de la communauté : le lecteur n’est pas l’étranger, le visiteur, invité, le temps d’un livre, à être le témoin de scènes qui lui seraient contées, il y est, il y participe, il se sent Ibo car il y naît Ibo, il EST Ibo ! Tout lui est immédiatement naturel. Il n’est pas dans l’exotisme, dans le spectacle. On ne lui demande pas de comprendre, d’interpréter, de comparer. Le regard de l’ethnologue est exclu, interdit, car définitivement inconvenant.

L’auteur réussit à réduire extraordinairement, voire à supprimer, toute distance entre le lecteur et la vie quotidienne de la communauté

Evidemment, l’assimilation qui s’opère ainsi l’amène à considérer, comme Okonkwo, avec méfiance, puis avec angoisse, enfin avec colère, l’intrusion brutale des missionnaires et la christianisation désastreuse de membres de plus en plus nombreux de la communauté, avec pour promptes conséquences l’acculturation et la déstructuration sociale. Et le lecteur ne peut qu’entrer en rébellion, aux côtés de son héros, contre les envahisseurs, pour un combat qui apparaît hélas rapidement comme irrémédiablement perdu.

« Okonkwo était profondément affecté. Il pleurait sur le clan, qu’il voyait mis en pièces et s’effondrer, et il pleurait sur les hommes d’Umuofia, hier si belliqueux, inexplicablement devenus mous comme des femmes ».

Il se produit là comme une espèce de revanche, une acculturation inversée, à des siècles de distance.

Pour le lecteur, comme pour Okenkwo, « le pays des vivants ne se [trouve] pas très loin de celui des morts. Il y [a] entre les deux de nombreuses allées et venues, surtout pendant les fêtes et aussi quand un vieil homme [meurt] ».

Pour le lecteur, comme pour Okenkwo, la normalité est Ibo, et la barbarie est européenne.

Alors, pour le lecteur, comme pour Okwenko, avec l’arrivée du Blanc, « tout s’effondre » !

On ne peut que féliciter Actes Sud pour cette réédition.

  •  Tout s’effondre de Chinua Achebe, traduit de l’anglais (Nigeria) par Pierre Girard, Actes Sud, Octobre 2013, 240 pages, 21,80 euros
  • L’article original

Patryck Froissart

 

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