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Michel Tournier : l’Angelus Choiselus

Michel Tournier (© PixPalace)

Michel Tournier (© PixPalace)

Zone Critique est parti à la rencontre de Michel Tournier dans son petit village de Choisel. Retour sur la vie et l’oeuvre  de l’inoubliable auteur du Roi des Aulnes et de Vendredi ou la vie sauvage.

Nous voici à Choisel. Un hameau au coeur de la vallée de Chevreuse. A l’ombre d’une petite église se trouve la maison de Michel Tournier. C’est un ancien presbytère. «Le malentendu c’est que les gens cherchent le curé dans le presbytère !» déclare l’écrivain en m’accueillant.

Michel Tournier est l’écrivain français de la philosophie poétique: en 1967, il se fait connaître du grand public avec son premier roman Vendredi ou les limbes du Pacifique, réécriture du roman de Defoe sur la rencontre entre l’homme blanc civilisé et le sauvage. Michel Tournier y renverse la tendance en sublimant Vendredi, l’indien jouissif qui vit en harmonie avec la nature de son ile, Sperenza. Sa version pour enfant, Vendredi ou la vie sauvage demeure le grand succès de Michel Tournier : plus de 7 millions d’exemplaires vendus à travers le monde…

Michel Tournier est l’écrivain français de la philosophie poétique

Retour à Choisel et petit tour du propriétaire: des livres, des livres et encore des livres. C’est ici que l’écrivain a rédigé toutes ses oeuvres. Dans son essai Petites proses, il compare même sa maison à son propre corps « Ma maison c’est moi ». Au mur, des photographies, une grande toile colorée, et quelques statues. Michel Tournier s’assoit dans son canapé et me propose alors le fauteuil à bascule en face de lui.

Homme de lettres, célébré par le prix Goncourt, élève de Claude Levi-Strauss, philosophe proche de Gilles Deleuze, photographe, journaliste et juré de l’Académie Goncourt, Michel Tournier est un hyperactif de l’écriture. Et un homme très bavard. Il nous livre avec malice son point de vue sur la littérature actuelle, mais aussi sur des sujets qui lui tiennent à coeur comme la philosophie.

J’ai vu que vous avez les oeuvres complètes de Kant !

Je suis un des très rares au monde à avoir les oeuvres complètes de Kant. Même en Allemagne c’est rarissime !

J’ai échoué à l’agrégation de philosophie et quand j’entends les sujets qui sont donnés au bac de philo – j’y suis très sensible – ça n’a rien à voir avec la philosophie. La philo pour moi c’est très simple : des noms d’abord, Platon Aristote Saint Thomas Descartes, Malebranche, Hegel, des grands bons hommes qui ont une pensée considérable. Il faut aussi une maîtrise du grec, du latin et de l’allemand.

Votre philosophie transparaît dans vos oeuvres…

Evidemment, surtout dans mes contes pour enfants. Vendredi ou la vie sauvage porte le problème d’Autrui, qui est la condition de l’existence. ( – Toujours ce problème de l’existence. Il y a quelques années, si quelqu’un m’avait dit que l’absence d’autrui me ferait un jour douter de ma propre existence, comme j’aurais ricané. (…). Et moi-même je n’existe qu’en m’évadant de moi-même vers autrui. in Vendredi ou les limbes du Pacifique). C’est aussi le problème du colonialisme et du racisme. Mais vous savez pour écrire, il faut d’abord un sujet. Un grand sujet. Par exemple, dans mon livre Les météores, il y a deux sujets: les jumeaux et la météorologie. Deux grands sujets que je creuse, j’ai fait des enquêtes sur eux, j’ai rencontré des jumeaux…

Que pensez-vous de la littérature d’aujourd’hui ? 

Photographie d' Edouart Boubat

2012 (Photographie d’ Edouart Boubat)

Quelques remarques sur la forme tout d’abord. Le titre. Combien de fois j’ai été scandalisé par les manuscrits sans titre dans mon bureau à Gallimard ! Même moi, j’ai déjà le titre de mon prochain livre ! Ensuite, la couverture. Remarquez une chose, la beauté de la couverture pour mes oeuvres. Je veux que toutes mes couvertures soient magnifiques. Je prends soin de les choisir. Parce que c’est la première chose que l’on voit.

Il me montre les couvertures de ses oeuvres «Le vent Paraclet», «Paysages et voyages».

Ce sont vos photos ?

Ah non ! Si je faisais des photos comme ça, je serais un grand photographe. Ce sont des oeuvres d’Edouard Boubat qui était un grand photographe et mon meilleur ami…

Mais vous aimez la photographie !

Je me suis beaucoup occupé de la photographie, j’ai créé les Rencontres d’Arles, et j’ai fait une centaine d’émissions télévisées sur la photo qui s’appelaient «Chambre noire». La photographie est quelque chose de très subjectif: je ne prends en photo que les gens que j’aime. C’est comme une déclaration d’amour.

A défaut d’être un grand photographe, vous êtes un grand écrivain. Pourquoi écrivez-vous ? 

(Le Tabor et le Sinai – “Si une œuvre d’art doit être ressemblante ce n’est pas à son modèle extérieur qu’elle se doit de ressembler, mais à son auteur comme un enfant.”)

Pour un artiste comme moi, le bonheur c’est d’écrire et de créer une espèce de malheur imaginaire, des romans, des tragédies. Le côté «évacuation» me dégoûte. Moi j’écris pour être lu, si je n’avais pas de lecteurs je n’écrirais pas. J’estime qu’un de mes livres est vraiment écrit quand il paraît en «poche». Pour moi une édition commence

1979

1979

à 50 000 exemplaires. C’est ce qui fait que j’ai été avantagé par le prix Goncourt. Le prix Goncourt c’est 400 000 exemplaires vendus. Evidemment ce n’est pas 400 000 lecteurs de qualité. De plus, le prix Goncourt n’est pas lu, il est offert. C’est le cadeau de Noël idéal.

Mon triomphe, ce sont les enfants. Mon plus grand tirage c’est Vendredi ou la vie sauvage, sept millions et demi d’exemplaires ! Il ne faut pas se leurrer, l’immense majorité des gens ne lisent pas du tout. Mais ceux qui lisent sont plus heureux que ceux qui ne lisent pas. Même le libraire à côté de chez moi ne me connait pas ! L’acte créateur est une joie, une jouissance. Mais la création par excellence, c’est l’enfant.

Mais j’ai horreur de relire mes oeuvres. A chaque fois je me dis que ça pourrait être mieux…

Posé à côté de l’écrivain, l’Anthologie de la poésie française de Georges Pompidou. Tournier en lit quelques extraits et commente. 

Vous savez quelle a été ma première rencontre avec la poésie ? C’était notre jeune fille au pair quand j’étais enfant. Elle me répétait une comptine qui m’a marqué : « Quand j’y songe, mon coeur s’allonge, comme une éponge, que l’on plonge, dans un gouffre, plein de soufre, où l’on souffre, des tourments, si grands, si grands que quand j’y songe, mon coeur s’allonge…».  Ensuite, il y a eu Paul Valéry.

Après un silence, l’écrivain nous confie

La vieillesse c’est moche, je ne vous dis pas que je vous la déconseille mais, préparez-vous au pire…

Vous semblez amer…

Quand on regarde sa vie, il y a une chose fondamentale: ce sont les événements historiques. Ce qu’on a subi… J’avais quatorze ans quand la guerre a éclaté, mais trop jeune pour attraper ça en pleine figure, j’ai été très favorisé. Mon adolescence c’est aussi la Libération, mais ça ne pouvait pas être le bonheur. Et puis après la guerre d’Algérie. Je suis chanceux, je n’ai jamais dû porter un uniforme de ma vie ou tenir une arme de ma vie !

Aujourd’hui il y a un problème: il ne se passe rien. Il faut s’en réjouir. Il n’y a d’événements que mauvais. Le peuple heureux est sans histoire. «Qu’est-ce qui se passe chez vous ? Rien. Ah vous en avez de la chance !»

La vie est bonne parce qu’il ne se passe rien dans la vie. L’actualité par excellence, c’est la guerre. Le pire fléau de l’humanité. L’image du soldat. Le bonheur est un petit peu ennuyeux. Heureusement, y’a un petit peu de maladie. (Rires)

Et vos journaux extimes ? (ndlr. Empruntant ce concept à André Gide, Michel Tournier nous livre ses pensées sur le monde extérieur en rejetant l’intimité. En réalité, l’écrivain se sert de l’extérieur pour évoquer son soi. Cette découverte de l’ego se réalise par l’observation du cosmos. Ses journaux sont des notes, des pensées, des anecdotes…).

Ils sont tous là, dans cette boîte. J’y note tout. Je vais vous lire quelques extraits: «Vous savez quelle est la différence entre l’amour et l’amitié ? On peut aimer quelqu’un qu’on méprise. Tu es une merde, mais je t’aime». Tiens cette phrase figure dans Petites proses «il y a un signe infaillible lorsqu’on aime quelqu’un d’amour, c’est lorsque son visage nous inspire plus de désir physique que n’importe quelle autre partie de son corps».

Le bureau du maître -où il a écrit toutes ses oeuvres- est juste en dessous d’une grande fenêtre. Vue sur le jardin de Choisel. Au fond du terrain, on peut distinguer la pierre tombale de la mère de l’auteur. Comme le sage «enfant coiffé» qu’il était, Tournier avoue ne pas pouvoir se séparer de sa mère. Elle veille sur lui tout comme les statues chrétiennes qui ornent l’espace.

Tournier est un épicurien. Il aime profondément la vie, il sublime le quotidien qu’il tente de capturer par l’écriture et la photographie.

Tournier est un magicien. Il transforme les plus grandes théories philosophiques en petites merveilles ou «mirabilia» (en latin : choses admirables), qui est déjà choisi comme le titre de sa prochaine oeuvre. Dans Petites Proses, il réalise  un magnifique exercice de style: la rédaction de sa propre nécrologie, qu’il signe à la fin «Je t’ai adorée, tu me l’as rendu au centuple. Merci la vie

Propos recueillis par Marie Gicquel

Oeuvres de Michel Tournier :

  • Vendredi ou les limbes du Pacifique, édition Gallimard, 1967
  • Le Vent Paraclet, édition Folio 1979 
  • Petites Proses, édition Folio, 1986 
  • Le Tabor et le Sinaï, édition Folio, 1994
  • Journal Extime, édition Folio, 2004

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