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L’élégance du désespoir

Francis Scott Fitzgerald

Francis Scott Fitzgerald

Est-il besoin d’une quelconque actualité pour rendre hommage à l’un des plus grands romanciers américain du XXème siècle ? Que nenni ! Zone Critique revient sur l’élégance du désespoir du “Great Gatsby” et de Dick Diver, les deux héros mythiques de l’auteur de Tendre est la nuit, Francis Scott Fitzgerald. 

1925

1925

« Tout ce que j’ai pu faire et être est perdu, dépensé, enfui, irrécupérable. Dans la vraie nuit de l’âme, il est éternellement trois heures du matin. » (La fêlure, 1935). Si Francis Scott Fitzgerald appartient bien à cette race des « ratés immortels », ainsi que François Mauriac qualifiait Pierre Drieu la Rochelle, c’est autant pour avoir dissout sa magie de l’improvisation littéraire dans le Gin des années folles, que par la conscience claire qu’il avait de sa propre déchéance, miraculeusement transmuée, par les cendres de son génie défaillant, en œuvre littéraire singulière et touchante.

Boulevard du Montparnasse

Mais cette œuvre n’est autre que la vie de son auteur, incarnation à lui seul des « années folles », ces années d’entre-deux, de fuite des horreurs de la guerre dans le jazz et la vitesse, qui tant fascinèrent les écrivains, pour l’angoisse désordonnée qu’on y lisait, la jouissance fébrile qui s’y gâchait. Au croisement de l’avenue Raspail, de la rue Vavin et du Boulevard du Montparnasse, on rencontre dit-on, attablé à la terrasse de la Rotonde, André Breton, qu’écoutent quelques surréalistes indécis, comme ce Pierre Drieu La Rochelle déjà désabusé, qui décrira l’effervescence parisienne de l’époque dans son Gilles, auquel l’Aurélien d’Aragon fera miroir. Et puis il y a aussi ce jeune dandy fébrile qui  paye  en croquis, et qui se dirige hâtivement vers la butte Montparnasse, sans doute y retrouver sa « reine », Kiki; il s’appelle Jean Cocteau.

Fitzgerald quant à lui, s’installe au Ritz, et lorsque sa compagne flapper Zelda danse le charleston sur une Hispano-Suiza au capot usé, celui-ci s’effondre, à l’image de ses deux personnages mythiques, Dick Diver (Tendre est la nuit, 1934) et Gatsby (Gatsby le Magnifique, 1925), dans les bulles d’un champagne Dom Perignon qui a la saveur du luxe qui se jette, et du talent qui se gâche.

Une petite fêlure

C’est pourquoi l’on peut dire que Scott Fitzgerald est l’incarnation même de la génération perdue, plus encore qu’un Hemingway ou qu’un Aragon  : car ses romans ne sont rien d’autre que l’autopsie d’une “fêlure” qui se fait progressivement jour, d’une inéluctable chute, celle d’une génération, abrutie par le cauchemar de la grande guerre, et contre laquelle il n’est rien donné en remède sinon l’imminence de la jouissance, la politesse de l’ironie, et l’élégance du désespoir. Il n’est ainsi pas anodin que Frédéric Beigbeder ait choisi parmi ses œuvres préférées La fêlure dans son dernier livre, Premier bilan après l’apocalypse: nous devons beaucoup en effet, dans la pose moderne du romantisme mélancolique, au dandysme fitzgeraldien, mélange d’épicurisme fiévreux et d’élégance polie, contre une blessure que l’on pressent inguérissable, contre un faillite que l’on sait imminente. La génération perdue façonne aujourd’hui encore notre imaginaire esthétique ; et le centre névralgique de cette génération perdue, c’est Fitzgerald.

« Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé »

Ainsi, ses personnages, aux premiers rangs desquels Gatsby et Dick Diver ont-ils de commun leur idéalisme  profond, que la guerre sans doute, le temps qui passe, la vie simplement, va consciencieusement détruire, au point que, derrière le costume parfaitement taillé du héros fitzgeraldien, ne subsiste généralement que la fuite en avant, mondaine, d’une âme dont la grandeur n’a pu se défaire de ses illusions, de son passé, et de son idéal. C’est dans le détail, social le plus souvent, que Fitzgerald capture la faille de son héros, qui, dit-on est également la sienne propre, et qui en fait tout son intérêt littéraire, et son charme: « Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé ». (Gatsby le magnifique)

Cette métaphysique de l’élégance contre l’impuissance d’un destin qui ne se contrôle plus trouve une étrange résonance dans ces paroles de Jacques Brel, tirées de son dernier album, Les marquises, rédigées quelques mois avant la mort du chanteur d’un cancer du poumon:

N’avoir plus grand-chose à rêver
Mais écouter son cœur qui danse
Être désespéré
Mais avec élégance

 “Avec élégance”, Les marquises, 1977

 Cette imminence de la mort chez Jacques Brel, cette évidence de la désillusion chez Dick Diver, cet écrasement du vide, qui se saisit de tout, sinon de l’immaculé du costume trois pièces de Gatsby, nommons-la l’élégance du désespoir.

  • Gatsby le magnifique, Francis Scott Fitzgerald, Folio, 208 pages, 4,99 euros, 2012. 
  • Tenre est la nuit, Francis Scott Fitzgerald, Livre de poche, 416 pages, 6,66 euros, 1990.
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