Un musée imaginaire

Plage de Syracuse, Nicolas de Staël, 1954 (© Sotheby’s

Plage de Syracuse, Nicolas de Staël, 1954 (© Sotheby’s)

Avant de déambuler ce soir à travers les différentes salles du Grand Palais ou du Musée d’Orsay à l’occasion de la nuit des musées, Zone Critique vous convie à visiter aujourd’hui un autre musée, Un musée imaginaire : un texte inédit de notre contributeur Tarik Otmani.  

Je ne pensais à rien, si ce n’était à me trouver une place et m’y installer. Je laissais ensuite les phénomènes agirent. Et, ce fut dans un jaillissement de lignes blanches sur fond noir, derrière les vitres du métro, qu’apparut l’image bleue d’une chaude après-midi d’été, en bord de mer. Je ne comprenais pas pourquoi ce souvenir apparaissait à la surface de ma mémoire, peu de temps après m’être assis sur un strapontin, pendant que je perdais mon regard dans la vue des tunnels sombres, où le métro déversait sa fureur, en y assénant son habituel vacarme. Je ne m’étais aucunement questionné au sujet de cette secrète cohérence intime qui me révélait, me semblait-il ex nihilo, l’impression lumineuse de cette après-midi d’été. Plus précisément, cet instant où je regardais le ciel, ce ciel bleu d’été, dénué de tout nuage hormis, sans que je puisse en être absolument sûr, quelques filets blancs immobiles, qui se maintenaient sur le côté de mon regard, et peut-être même plus haut, vers un groupement esseulé de nuages diaphanes, où le soleil y venait reflétait des lueurs roses et vertes. Je revoyais à nouveau ces couleurs… Encore ne pouvais-je certifier l’exactitude du souvenir d’un souvenir… Mais ces lueurs étaient bien présentes… Etait-ce la longue contemplation des nuages chez Boucher et chez Fragonard qui me trompaient ? Aujourd’hui encore l’événement crépusculaire d’un ciel rougeoyant dans les hauteurs d’une rue ouverte m’ouvre à d’intangibles figurations telle l’incandescence absolue des ciels au diapason de l’heure vespérale chez De Staël.

Mais il ne s’agissait pas à ce moment-là d’impressions de cette nature, dans le souvenir de mon après-midi d’été ; car, ce souvenir précédait mes heures contemplatives, dans les couloirs du Louvre, du côté de l’aile Sully ; peut-être, plus tard, le souvenir de mon souvenir avait-il repeint ce dernier avec leurs couleurs sacralisées ? Je l’ignore. Il n’en reste que la chaleur singulière de mon souvenir avait submergé la fraîcheur du voyage souterrain. Instant étrange, où la vie psychologique prit le pas sur la vie physique, jusqu’à ce que la première impose ses lois : à l’instar de ma position au sein de cette rame, c’étaient les impressions intérieures qui dictaient leurs propres lois à mon corps. Il ne s’agissait même plus que de ceci à mes yeux : le souvenir de cette chaude après-midi d’été où, allongé sur le dos, le soleil derrière moi, le bruit des autres personnes présentes sur la plage n’avaient d’existence que la litanie lointaine de leurs conversations qui me venaient de façon incohérente ainsi que leurs plongées fracassantes dans la mer : elles incarnaient le fond sonore de mon champ de vision, perdu dans la pureté du ciel bleu, entrecoupé de ces touches blanches qui m’étaient offertes par de légers nuages, où venait se refléter quelques lueurs roses et vertes, vraisemblablement. Puis mon souvenir ne mît plus en lumière que le silence de ma pensée ; plus encore et au-delà de la persévérance dont je faisais preuve pour pénétrer le ciel bleu ; mais je n’arrivais plus par contre à me souvenir de l’humidité fraîche et partialisée des gouttes d’eau qui étoilaient mon corps : je ne retrouvais pas, dans ma mémoire, la moindre exaltation salée, qui incarne le repos du corps au soleil, avec les gouttes d’eau arrimées aux cils, qui surprennent le regard, en l’aveuglant et en le floutant, insidieusement, loin de la contemplation pacifiée, d’un paysage marin, comme chez Manet ou chez Turner, où la nécessité des traits prend des allures de perceptions incertaines, mais préserve l’acuité de l’émotion contemplative ; rien de tout cela lorsque nous nous reposons au soleil sur le dos à la sortie de la mer avec les gouttes échouées sur notre corps, qui enfreignent parfois la limite des extrémités latérales de nos yeux, dérangent la recherche du repos contemplatif, nous contraignant à lever la main et à effacer l’intrusion indésirée dans notre regard, de façon très approximative, la légère irritation provoquée par le sel marque de son sceau la poursuite incommodante de la contemplation pourtant désirante de paysages.

Heureusement, n’avais-je pas à composer avec cette contrainte, en ne me souvenant plus que de ma position allongée, sereine, face au tableau du ciel. Car, il s’agissait bien d’un tableau : je ne ressentais pas la profondeur du ciel, mais j’avais davantage cette impression de plat dans une toile, où les couleurs sont fixées : je voyais les touches portées à cette grande toile, élevée au-dessus de moi, où les couleurs parvenaient à ce degré de réalisme qu’elles arrivaient à se confondre au contenu chromatique de mes propres sensations. – Un autre souvenir, par analogie, vint se figurer dans mon imagination. C’était la vue d’un carrefour, baigné de lumière, pris au haut d’une rue qui y aboutissait, et que j’empruntais souvent l’été, quand je me promenais seul ; sa vue offrait la mer en arrière-plan. Je me représentais à présent ce carrefour de routes dépourvu de toute voiture. Pourquoi me souvenais-je d’une image aussi insignifiante que celle de ce carrefour ? Sans doute, parce qu’au bout de l’une de ses rues descendante, je venais de vivre le plein épanouissement de mon corps relâché, la banalité du paysage se remplît de pâmoisons charnelles. Puis ce carrefour me ramenait aussi à cette soirée, où j’allais te rejoindre, dans cette boîte de nuit ; je voulais absolument te voir, ce soir-là, t’embrasser pour la première fois ; le souvenir de cette nuit demeure cristallin grâce à la réponse de tes lèvres sur les miennes. –

Sur les murs extérieurs de l’Université, apparaissait maintenant, devant mes yeux, cette lumière jaune, pleine, et absolue, qui avait percé les nuages de l’hiver, pour venir orner les vieilles pierres. J’explorais ce charme rare qui existe dans l’adéquation parfaite entre l’intériorité et l’extériorité : comme si le réel m’accordait un moment de répit. La rue en demeurait silencieuse : seul le bruit des remous de la mer me berçait les oreilles ; les quelques mètres de marches dans la rue Victor Cousin avaient la saveur d’une promenade sur un sentier littoral ; le vent d’hiver soufflait sur mon visage mais ce n’était désormais plus que l’irradiation du soleil d’été qui se posait sur mes yeux ; plus loin, les oliviers cambraient leurs corps ridés au-dessus de la surface de l’eau ; le silence de la rue se réglait alors sur le chant des cigales. Sur les vieilles pierres de l’Université apparaissaient à présent les couleurs de Cézanne, et comme l’impression esthétique se joint à la réalité des sensations, la senteur des oliviers métamorphosait l’odeur poussiéreuse des couloirs. Je voyais parmi les marches de l’escalier J. les chaos boisés de Braque. Ils harmonisaient ma fatigue. Après avoir franchi le seuil de la bibliothèque, venaient s’illuminer, dans mon cerveau, les chambres de Rembrandt. Une fois mes livres rendus, mon départ de cet antre de chuchotements s’accompagna de préludes wagnériens. J’avais saisi au vol le regard de cet étudiante, que je ne connaissais pas ; elle avait les même yeux que ceux de Lisa ; non celle de De Vinci, mais les yeux de celle que je désirais, en classe de 2cde ; et je me souvenais de cette après-midi de décembre, à la veille des vacances de Noël, pendant un déjeuner-concert, qui avait été organisé à la cantine du lycée ; son apparition baignait désormais dans une lumière cézannienne et se perdait dans des amoncellements bracquiens. Je m‘installai, ce jour-là, dans leurs mirages.

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