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Les fantômes existent encore

Gabriel Matzneff © Parismatch.com

Gabriel Matzneff (© Parismatch.com)

L’un de nos contributeurs, qui préfère garder l’anonymat, s’interroge : pourquoi donc le roman Ivre du vin perdu de Gabriel Matzneff l’a-t-il bouleversé à ce point ? Pour Zone Critique, il revient, dans un texte assez personnel, sur les raisons de cette affection.

” La grande amour que vous m’aviez donné
Le vent des jours a rompu ses rayons
Où fut la flamme, où fut la destinée
Où nous étions, où par la main serrés
Nous nous tenions.

Mais le futur que vous attendez vivre
Est moins présent que le bien disparu
Toute vendange à la fin qu’il vous livre
Vous la boirez sans pouvoir être qu’ivre
Du vin perdu.”

Catherine Pozzi, Vale     

1981

1981

Ivre du vin perdu de Gabriel Matzneff est un roman qui m’a bouleversé au sens propre, c’est-à-dire qui a changé ma vie. Un an après l’avoir lu, il est temps d’explorer les raisons de ce séisme.

Pendant un temps, j’ai cru que cet écho inédit de ce roman en moi provenait d’un goût pour le libertinage. Mais après réflexions, je dois dire que je ne suis pas libertin. Certes, je suis touché par le rapport à La lenteur, à l’ouverture sensorielle, à l’énergie, et surtout à la lumière que développent de nombreux auteurs ayant traités du libertinage, de Casanova à Philippe Sollers, en passant par Milan Kundera. Cependant la métaphysique libertine – mais comme celle du dandysme – n’est pas assez ample à mon sens : et je ne peux me nourrir uniquement de sensualité et d’esthétique. Autrement dit, j’ai l’intuition d’une vie plus profonde, plus simple, plus puissante, et plus « ouverte ».

Lumineuse mélancolie

Non, ce qui m’a bouleversé dans Ivre du vin perdu, c’est avant tout le rapport au temps et aux souvenirs que déploie Gabriel Matzneff, et qui lui, baigne paradoxalement dans une forme de lumineuse mélancolie. Le narrateur, Nil Kolytcheff se souvient, en relisant des lettres, en traversant le jardin du Luxembourg, de la passion dévorante, obstinée, absolue qui l’unit à Angiolina trois ans durant. Certes cette passion, puisqu’elle s’est consumée, lui a déchiré le cœur et les entrailles, et même verse-t-il quelques larmes à relire les lettres sublimes de sa jeune amante écrite avec son sang. Ce qui le pétrifie, c’est aussi cette indifférence d’Angiolina qui, quelques années après leur passion commune, semble avoir tout oublié, tout évacué, et de leur amour, et de ses lieux de pèlerinage. Nil, lui, garde en mémoire chaque geste, chaque baiser, chaque rue traversée, comme un trésor béni, un temple sacré légitimant sa vie toute entière: « Comme il avait eu raison de tenir ses carnets noirs ! Comme il avait eu raison d’aimer Angiolina, de vouer à cet enfant céleste une extrême passion ! N’y aurait-il eu que cet amour dans sa vie, que celle-ci serait magnifiquement justifiée. »

L’amour fou s’est consumé dans sa jalousie, et dans sa violence, mais lui survit sa mémoire, son histoire, qui elle demeure impérissable

Et c’est là que, dans ce rapport si particulier de Gabriel Matzneff a la passion révolue, et au temps qui pourtant la saisit pour mieux l’anéantir, surgit soudain un immense jet de lumière, qui vient éclairer comme d’un rayon de soleil rouge et crépusculaire les souvenirs d’un amour déchu. Car, même si la passion s’est aujourd’hui éteinte, du côté d’Angiolina du moins, même si le cœur de l’enfant céleste ne bat plus du même sentiment, pour autant les mots, les lettres, les gestes, les jours, la mémoire enfin de l’amour demeurent à jamais. L’amour fou s’est consumé dans sa jalousie, et dans sa violence, mais lui survit sa mémoire, son histoire, qui elle demeure impérissable : non pas nécessairement parce qu’elle fut écrite – après tout l’écriture ne travestit-elle pas tout ? – mais parce qu’elle fut vécu, une fois pour toute, pour de bon, et à jamais, quoiqu’on en dise, quoiqu’on vive après, quoiqu’elle puisse vivre après.

Métaphysique du souvenir

Gabriel Matzneff dans Ivre du vin perdu, déploie une sublime métaphysique du souvenir passionnel, qui, tout en se nourrissant paradoxalement de la douleur de la perte de l’être cher et adoré (mais après tout, la grâce peut-elle exister sans la mélancolie ?), la transcende par son aura de lumière, qui vient inscrire en lettres d’or ces simples mots : nous ne sommes plus deux, mais, mon adorée, nous n’avons pas vécu en vain, car le souvenir que je garde de vous vit en moi aujourd’hui comme au temps de notre amour, plus intensément que jamais :

« Si la petite église russe de Vevey n’était pas fermée, il serait descendu en ville pour y brûler un cierge en mémoire d’Angiolina, de l’amour inouï, théanthropique, qu’ensemble ils avaient vécu, et que ces carnets, ces lettres, avec plus de force encore que les photos, ressuscitaient, prodigieusement. Nil avait craint qu’une telle lecture le désespérât – lost paradise -, mais cette crainte n’était pas fondée, et l’émotion que provoque en lui le surgissement de ce passé intact, semblable à la fresque aux couleurs fraiches et vives qu’il avait, pendant la guerre d’Algérie, découverte a Cherchelle, où étudiant en archéologie romaine, il participait à des fouilles, n’est pas triste, mais au contraire exaltante et bénie, car elle lui fait comprendre, éprouver, avec une certitude admirable, que, sous ses airs morcelés, sa vie offre une unité absolue, que le temps ne se fragmente pas, et que les bonheurs qu’il a vécus avec Angiolina dans un passé apparemment lointain, sont aussi présents, et réels, que ceux qu’il vit aujourd’hui avec, par exemple, Anne-Geneviève. »

Par un mouvement sublime de la mémoire, Nil Kolytcheff arrête l’écoulement du temps, et du sang des passions, et transforme le passé en présent, et le présent en lumière. Gabriel Matzneff invoque ici, pour conjurer la douleur et la nostalgie, une métaphysique de la vie du souvenir, une réanimation, presque une ressuscitation de l’amour défunt, qui palpitera dans son cœur le temps que son cœur palpitera.

On peut ne plus aimer celle que l’autre est devenue ; on peut ne plus aimer sa froideur, son indifférence, et la distance qu’elle creuse, son visage nouveau, qu’on ne connaissait pas, et qu’on découvre soudain ; on peut lui en vouloir. Mais alors pourquoi ne pas continuer de chérir le souvenir de ce qu’elle fut ? Car rien n’empêchera, rien n’arrêtera, rien ne pourra enlever que, par un jour de lumière, elle le fut bien, et qu’elle le sera donc à tout jamais, votre unique aimée.

 « Véronique, Angiolina, songe Nil en s’éloignant, sont des plaies que je prétends désinfecter, mais en vérité je ne désire pas qu’elles se cicatrisent. Sans cesse, sous le prétexte de les soigner, je les irrite, je les entretiens, tel un jardinier ses roses. Elles sont mes roses, mes stigmates ; elles sont ma meilleure part. C’est cette souffrance toujours vivante, cette nostalgie qui s’émeut en moi comme un vampire dans son cercueil, c’est cette ivresse du vin perdu, qui seules m’empêchent de me racornir, me préservent du cynisme, interdisent à mon cœur de chair de se changer en cœur de pierre, me retiennent de sombrer dans la totale ignominie. »

Anonyme

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