La contagion du pire

Zone Critique vous convie à nous suivre dans une plongée exploratoire jules vernienne au cœur du psychisme d’un fœtus qui subira une « hypermaturation » et  qui verra le jour qu’il trouvera noir, plus triste que les nuits utérines. Le nouveau-né nous transmettra ses premières volontés qui seront ses dernières volontés dans un court récit troublant : Le Testament d’un enfant mort de Philippe Curval.

Le Testament d'un enfant mort — Philippe Curval Éditions Le passager clandestin

Le Testament d’un enfant mort Philippe Curval
Éditions Le passager clandestin

Présentation

« Lorsque les futurs d’hier rencontrent notre présent… » (Philippe Lécuyer, directeur de collection, Éditions le passager clandestin), que nous nous penchons, lecteurs du début du XXIème siècle sur un récit dystopique de la fin du XXème siècle, il se produit une sorte de choc « dyschronique » qui finira par se synchroniser avec notre présent en nous faisant emprunter le passage secret qui mène du passé à l’avenir. La collection dyschroniques des éditions précitées comporte à ce jour douze recueils aux couvertures stylisées, assorties et remet au monde « des nouvelles de science-fiction ou d’anticipation, empruntées aux grands noms comme aux petits maîtres du genre, tous unis par une même attention à leur propre temps, un même génie visionnaire et un imaginaire sans limites. À travers ces textes essentiels, se révèle le regard d’auteurs d’horizons et d’époques différents, interrogeant la marche du monde, l’état des sociétés et l’avenir de l’homme. » (Philippe Lécuyer) Autant de lectures originales, diaboliquement efficaces et stimulantes pour l’imaginaire. Autant d’aventures prospectives promises pour satisfaire notre curiosité spéculative. De quoi alimenter et exciter notre « esprit de science-fiction ».

Prélèvement

Nous avons donc prélevé de cette attrayante collection Le Testament d’un enfant mort, un court récit de hard science, selon le fœtus-écrivain Philippe Curval tel qu’il se définit lui-même. Nous suivrons « l’itinéraire mental » d’un « hypermaturé », « navigateur de l’infini » dont le pouce assure sa préhension précoce et globale sur « l’outre-part ». Le nourrisson résout ses conflits dans la « résorption mentale et physique ». Il accélère et précipite les processus létaux qui gouvernent la vie qu’il rejette au cœur du monde surpeuplé, qui le voit naître, où il refusera de prendre sa place. Avec ses idées subversives, il contaminera l’adulte-chercheur, « piéton terrestre », qui l’observe et l’étudie.

Nous lirons deux testaments à travers les Mémoires du scientifique et les stocks de souvenirs du fœtus devenu un nouveau-né, le sujet d’étude condamné au suicide qui condamnera aussi son observateur clinicien. L’observé, celui qui veut « surmonter [sa] débilité originelle » mais dont le corps parlant n’émeut personne et que son entourage voudrait voir mourir — dans l’esprit du nourrisson qui souffre d’une « psychose d’échec » — pour accomplir l’expérience scientifique à laquelle il est soumis.

Théorie du développement

Philippe Curval s’inspire des recherches sur La théorie du développement du philosophe, psychiatre et pédagogue français Henri Wallon pour nous permettre une fascinante observation directe, clinique et psychologique du franchissement accéléré des sept stades de maturation infantile par l’attachant enfant-cobaye-humain Camille Félix Trezel sous le regard glacial de « l’anneau doré » ou de « la mère ».

  1. Le stade impulsif pur : « (…) un état intermédiaire entre l’absence et la présence ; une sorte de torpeur éveillée, avec de brusques à-coups organiques. »
  2. Le stade émotionnel : « J’occupe l’espace, je pèse dans l’espace, j’y introduis une certaine puissance, une certaine énergie. Je ne suis plus la créature abstraite et désordonnée que j’étais. »
  3. Le stade sensori-moteur : « Désormais, ce sera donc l’illusion qui me nourrira, par le canal du pouce. »
  4. Le stade projectif : « Je conquerrai l’univers d’une façon moins élémentaire, en adaptant à mon organisme les choses et les êtres que je ne peux pas atteindre. »
  5. Le stade du personnalisme : « Ainsi pourrai-je faire disparaître l’univers et me retrouverai-je seul, innomé au sein de la poche tiède où rien n’existait encore, que moi et le temps immobile. »
  6. Le stade de la personnalité polyvalente : « Mais je ne parviens pas à faire sortir l’anneau doré de sa réserve, ni à établir de contact avec lui ; l’angoisse monte en moi et détermine ma position de repli et d’inhibition. »
  7. L’adolescence : « Je voudrais tant qu’elle [la mère] me prépare des réponses en forme de sourire à toutes les questions que je souhaiterais lui poser sur ma vie, sur la sienne, sur le sens de ce spectacle auquel nous participons. » « Pourquoi la mère s’est-elle refusée à m’aider ? Pourquoi n’a-t-elle opposé qu’une morne indifférence à ma folle volonté d’être ? »

Nous suivrons l’évolution de la conscience du fœtus puis du nouveau-né qui ponctue ses crises évolutives par un ironique « J’accélère » alors qu’il « abandonne ses coquilles devenues inhabitables les unes après les autres » « renouvelant chaque jour ses tentatives de déclencher des turbulences au sein du lent courant mortel contre lequel il se jette et ricoche » comme l’écrivit Eugène Savitzkaya (les deux dernières citations empruntées) dans son roman Marin mon cœur qui montre les moments vécus d’un enfant depuis sa naissance.

Refrain mortifère, refrain anxiogène

Intéressons-nous encore à ce refrain mortifère : « J’accélère » et rappelons-nous le refrain anxiogène « Je n’appartiens pas à ce monde » du roman Bas monde de Patrick Varetz qui donne le verbe à un enfant non-né puis mis au monde au sein d’une famille non exemplaire et brutale. Souvenons-nous de cette phrase : « En haut lieu, on pousse naturellement l’espèce à se reproduire (car pour être plus forts, on se doit d’être plus nombreux) : mais — foutre — comment s’y prend-on pour inoculer aux nouveaux arrivants cette envie naïve de persévérer ? »

Et ainsi entendons-nous plus distinctement en lisant Le Testament d’un enfant mort « ce chant désespéré de l’impuissance à vivre [qui] puise ses sources dans l’atonie mentale qui caractérise les hommes de notre temps ». Revenons vers Eugène Savitzkaya à ce propos pour améliorer notre réflexion : « En vérité, il n’y a ni chant ni promesse aucune mais, au contraire, une sorte de supercherie du silence, supercherie dont nous aussi nous avons été et sommes dupes pour l’éternité. » 

Surpopulation

Poursuivons notre lecture avertie du livre Le Testament d’un enfant mort de Philippe Curval dont le héros suicidaire encore nourrisson commande  à son pouce : « Viens, le pouce, abreuve-moi de rien ! » en ayant pris conscience que « par les fontaines de ses seins [maternels] bouillonnait le lait noir où je vivais depuis le commencement de l’éternité ».

Nul folklore science-fictionnel n’apparaît à la découverte de ce texte qui dénonce l’accroissement de « la fourmilière humaine » 

Nul folklore science-fictionnel n’apparaît à la découverte de ce texte qui dénonce l’accroissement de « la fourmilière humaine » (sachez que pour l’année 1978, la population humaine est estimée à 4 243 milliards) et déplore la disparition de l’individu en tant qu’« entité unique ». Nous assistons à la naissance d’un individu, Camille Félix Trezel qui cherche à être la cause immanente du monde qui l’accueille plutôt que de devenir l’instrument futur de la multiplication incontrôlée de ses semblables. Il réfléchit : « Est-ce moi qui ai fait naître toutes ces choses, tous ces êtres du jour ? ».

Nous allons lire du côté de chez Dostoïevski, Le Rêve d’un homme ridicule ce passage qui marqua notre souvenir : « Je me représentais clairement que, maintenant, la vie et le monde étaient comme dépendants de moi. On peut même le dire de cette façon, que, maintenant, le monde, c’est comme s’il n’était fait que pour moi seul : je me tue, et le monde n’existe plus, du moins pour moi. »

Nous éprouvons à travers Le Testament d’un enfant mort la lutte du bébé pour être une personne, au sein du laboratoire, aux yeux des scientifiques qui se fichent, selon Camille, que leur sujet d’étude soit un être ressentant et non pas seulement une menace pour le futur de l’humanité. Nous sommes intrigués par la justesse de l’intuition de Philippe Curval quant à la préexistence d’une « conscience » prénatale des années avant que nous découvrions en 1984 grâce au réalisateur Bernard Martino et la série d’émissions télévisées Le bébé est une personne que le fœtus est une personne aussi.

Suicide assisté

Nous sommes amusés par les croyances de « l’anneau doré », « la mère » de substitution en charge du nourrissage et de l’observation de Camille, le nourrisson qui utilise ses compétences pour mourir : « l’homme n’est pas limité dans son expansion, l’infini l’attend » « [l’humanité] doit enfreindre les lois biologiques » « Pour moi, comme pour la plupart des hommes de notre temps, il est difficile de concevoir que l’être humain n’éprouve pas le désir de s’épanouir et de se multiplier davantage afin qu’il y ait un jour sur Terre une population suffisante pour entreprendre le grand voyage et essaimer à travers le cosmos. » Nous sommes touchés par la naïveté de ces paroles du premier narrateur du récit et rédacteur de ses Mémoires testamentaires qu’il écrivit avant qu’il ne fût « contaminé » par son sujet d’étude qui « [découvrira] en [lui] toutes les motivations nécessaires à refuser sa vie ».

Nous nous souvenons immédiatement d’une phrase de Cioran dans Syllogismes de l’amertume : « Ne se suicident que les optimistes, les optimistes qui ne peuvent plus l’être. Les autres, n’ayant aucune raison de vivre, pourquoi en auraient-ils de mourir ? » Nous sommes épouvantés par les pensées destructrices retranscrites sous la forme de stocks de souvenirs du second narrateur du récit, Camille Félix Trezel, qui prépare son « autodafé » dans la souffrance de l’abandon : « Je brûle en moi tous les vestiges de la vie. Je me retirerai en laissant épars sur la grève les ossements de la réalité. » La poésie soulage notre peine en déclenchant un dernier souvenir de lecture, le Précis de décomposition d’Emil Cioran : « À l’apogée, on enfante des valeurs ; au crépuscule, usées et défaites, on les abolit. Fascination de la décadence, — des époques où les vérités n’ont plus de vie…, où elles s’entassent comme des squelettes dans l’âme pensive et sèche, dans l’ossuaire des songes… »

Allégorie de la sympathie

Le Testament d’un enfant mort est une allégorie de la connexion à notre semblable au sein d’une multitude où nous ne cessons jamais plus de nous perdre (en 2014, nous partageons le sort planétaire de plus de 7 238 milliards d’êtres humains). Ce récit d’anticipation est une sorte d’avertissement quant à la nécessité qui devrait nous pousser à prendre conscience qu’il faudrait toujours faire œuvre de découverte en privilégiant la  « sympathie » envers notre semblable, en cherchant à le rencontrer avec sincérité, curiosité. Cette histoire imaginaire est une allégorie de la bienveillance. Une mise en garde que la science ne devrait pas annihiler l’individu mais lui faciliter son  adhésion au monde. Nous refermons ce livre en nous rendant à l’évidence que le temps ne faire rien à l’affaire : l’inéluctable aura lieu.

 Estelle Ogier

 

 

 

 

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