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Au cœur de l’abîme

La guerre, Otto Dix, 1929 - 1932

La guerre, Otto Dix, 1929 – 1932

Zone Critique revient sur le premier roman de Jean-François Roseau, jeune auteur talentueux édité par Pierre Guillaume de Roux.  Son  livre, Au plus fort de la bataille, nous plonge dans les méandres de la Première Guerre mondiale et nous découvrons les affres de la pensée de cette période tourmentée.

26 août 2014

21 août 2014

« Je pense à tous ces disparus. On doit se demander : mais pourquoi écrire sur la guerre de 14 ? Je m’interroge moi-même : c’est déjà fait, ressassé, ravalé, digéré…du réchauffé en somme. Moi, je ne crois pas. » Comment évoquer la question de la Grande Guerre alors que tout a déjà été dit, alors que plus un de nos soldats n’est encore présent ? Comment comprendre le suicide collectif dans lequel s’est précipité  l’Europe ? C’est le pari ambitieux que Jean-François Roseau relève dans Au plus fort de la bataille. D’une découverte fortuite, un carton de lettres datant du début du siècle, le narrateur retrace l’histoire d’un triangle amoureux qui puise ses racines au cœur du conflit. Ainsi, le lecteur se retrouve confronté à une histoire des corps, qu’ils soient meurtris par le conflit ou tendus vers l’amour.  Voici encore une fois, Eros et Thanatos inextricablement liés.

L’intérêt de ce roman réside dans sa composition. Le principe est d’apparence évident mais peut se révéler complexe à mettre en œuvre. Les lettres que le romancier a découvertes constituent l’ossature du récit tandis qu’il utilise sa formation d’historien et son imagination pour combler les failles, et ainsi redonner vie aux acteurs de cette guerre depuis longtemps disparu. Cependant, ce procédé connaît aussi ses limites, et entre ses fréquentes visites aux archives et ses hésitations, le narrateur confie ses doutes au lecteur. « Arrêtons-nous ici quelques instants pour montrer les coulisses dans le dos de nos personnages. Il faut bien que je leur souffle leur texte. C’est si loin ! Et les morts, paraît-il, ont la mémoire si courte. A force d’écrire, j’en viens à oublier qui dicte à l’autre ce qu’il doit dire. Ce sont les lettres qui troublent mes repères. Je ne sais plus très bien où se loge l’invention. » Ce travail méta-romanesque, où le narrateur émet des doutes sur le roman qu’il écrit alors qu’il est en train de l’écrire, accentue la vraisemblance de son propos. Le lecteur se fait alors lui-même romancier et tente d’imaginer ce qu’ont vécu les personnages du roman.

L’amour et la guerre enlacées

Ces personnages sont au nombre de quatre. Trois hommes qui gravitent autour d’une femme. Le premier, Alexandre, est un luthier établi rue de Rome, volontaire pour aller au front, ne supportant pas de rester inactif alors que la bataille fait rage. Il est marié à Hélène, une femme très jeune, qui souffre de l’absence de son mari et de ce conflit qui la dépasse. Aussi indécise que son illustre homologue mythologique, de guerre lasse, elle succombe au charme de Damien Leroy, un planqué travaillant au ministère et indifférent aux réalités de la guerre. Cependant, elle trouve une sorte de rédemption en étant marraine de guerre de Jean-Gabriel, pensionnaire à Henri-IV, qui par panache décide de s’engager. La polyphonie narrative que met en place Jean-François Roseau à travers ce roman épistolaire nous renvoie à une guerre plurielle. Ce procédé permet de diffracter la réalité et de faire découvrir au lecteur aussi bien l’horreur indicible du front, et la culture de la violence qui y règne, que les traumatismes psychologiques des soldats en permission.

 La polyphonie narrative que met en place Jean-François Roseau à travers ce roman épistolaire nous renvoie à une guerre plurielle

 Le roman retrace en arrière-plan un véritable conflit idéologique entre les Français et les Allemands. La culture devient un instrument de propagande et se transforme elle-même en champ de bataille au grand damn d’Alexandre.  «L’harmonie française contre la fureur germanique !… Le génie contre la barbarie. La musique transposant dans ses gammes l’essence-même de la guerre ! Qu’on haïsse les Allemands parce qu’ils étaient l’ennemi, il pouvait le comprendre. Mais qu’on chercher à faire de cette confrontation la quintessence de l’histoire et de l’art, l’alpha et l’oméga du passé comme du présent, cela lui semblait toucher les bornes de l’hypocrisie. »

Ce roman nous fait entrer dans l’Histoire à travers de petites histoires qui n’en sont pas.  Celles-ci nous montrent la puissance de la Grande Guerre, qui a imprimé sa marque sur tout le vingtième siècle, et dont nous ne réalisons les répercussions seulement maintenant. Cette guerre totale a engendré la profondeur d’un deuil dont les cicatrices peinent, encore aujourd’hui, à se refermer.

  • Au plus fort de la bataille, Jean-Francois Roseau, PGDR, 333 p., 22, 90 euros, 21 août 2014 

Pierre Poligone

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