Un Goncourt qui arrive ?

Pauline Dreyfus © Jean-François Paga

Pauline Dreyfus © Jean-François Paga

Deuxième roman de Pauline Dreyfus, paru aux éditions Grasset, Ce sont des choses qui arrivent fait partie de la troisième sélection pour le Prix Goncourt 2014. Il a pour toile de fond la Deuxième Guerre mondiale, du moins le conflit tel qu’il a été vécu par les membres de la haute société française de l’époque, entre maintien des apparences et extrême indifférence. Au sein de ce tableau général se dessine et se distingue le portrait d’une femme, Natalie de Sorrente. Ce récit d’une vie perturbée par le secret soulève également la question de l’importance de l’origine dans la construction de soi.

Aout 2014

Aout 2014

L’intrigue se déroule pendant la Deuxième Guerre mondiale. L’atmosphère de divisions qui règne alors sur la France nous apparaît dans l’organisation des parties, qui correspondent à deux lieux : si la première se situe à Cannes, et décrit la vie insouciante et confortable des plus privilégiés, la deuxième correspond à un retour de la famille de Sorrente à Paris, en zone occupée.

Avec une ironie tantôt féroce, tantôt discrète, l’auteur dépeint l’indifférence et l’hypocrisie de la plupart de ces gens du monde. En ces temps de persécutions, il s’agit d’abord d’une absence totale de préoccupation et de compassion pour le sort des Juifs, devenu le tabou par excellence dans les dîners mondains : « Heureusement, tout cela ne nous concerne pas », affirme Jérôme, le mari de Natalie. De manière plus étendue, le règne du mensonge est souligné : chacun se délecte des secrets des autres mais feint de ne pas les connaître. « Ce sont des choses qui arrivent », cette phrase qui revient tout au long du roman résonne parfois comme une invitation à la dissimulation de ces choses, qui arrivent, mais que l’on ne peut ou ne doit pas dire…Au milieu de ce groupe, la figure de Natalie de Sorrente se détache, sans toutefois être exempte de contradictions.

Une femme au cœur de la tourmente

Le destin d’une femme tourmentée est au cœur de ce roman qui s’ouvre sur l’enterrement de Natalie de Sorrente en 1945. Le lecteur est ensuite invité à remonter le cours des cinq dernières années de son existence mystérieuse : « Ce qu’on appelle une vie ? Enchâssées entre deux dates, tapies dans des corps usés et des âmes meurtries, des raisons qu’on ne saura jamais. » Ce récit de vie est fondé sur l’opposition entre la vie publique et la vie privée. À trente-quatre ans, toutes les certitudes de la duchesse de Sorrente basculent lorsque ses deux sœurs lui révèlent qu’elle est le fruit d’un adultère : « Un abîme s’est ouvert sous ses pieds (…) Les questions se bousculent (…) Elle fouille sa mémoire, interroge ses souvenirs.» Le personnage féminin se retrouve hanté par un secret qui finit par la dévorer de l’intérieur. À travers le destin tragique de cette femme, la question de l’importance de l’origine est soulevée. « Chaque soir, c’est la même angoisse qui la gagne. (…) Quand une branche est fausse, on doute de toutes les autres. » Si l’image de l’arbre généalogique est récurrente dans ce roman, son emploi permet ici l’insistance sur le bouleversement provoqué par la découverte de sa véritable identité.

Ce roman invite à une réflexion sur des enjeux majeurs tels que le rapport à l’autre, ainsi que le problème de l’origine

Malgré la peinture sévère d’un milieu social élevé en des temps perturbés, le roman ne sombre pas dans une critique radicale. Si ce récit nous interpelle, c’est grâce à une narration construite sur des jeux d’opposition et de mise à distance des personnages et de leurs comportements, qui jamais ne prétend imposer une clé de lecture. Ce roman invite à une réflexion sur des enjeux majeurs tels que le rapport à l’autre (et à sa souffrance), ainsi que le problème de l’origine. Il constitue une tentative de mise en forme, par la fiction, d’une expérience humaine chaotique et pétrie de contradictions. Car, comme l’écrit Pauline Dreyfus : « La vie, ce n’est pas un livre qui serait découpé en chapitres. La vie ne va jamais à la ligne. »

  • Ce sont des choses qui arrivent, Pauline Dreyfus, Grasset, 234 pages, 18 euros, aout 2014

Claire Rozenbaum

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