L’ivresse de Saint-Laurent

Saint-Laurent Bonello

24 septembre 2014

Zone Critique revient sur la frénésie Saint-Laurent qui s’est emparée du cinéma, sur les deux films qui ont voulu s’emparer du mythe et sur la différence entre un “biopic” et un film d’auteur.

Yves Saint-Laurent,

8 janvier 2014

Certains réalisateurs, lorsqu’ils tournent une scène, la couvrent sous toutes ses coutures : on filme d’abord en plan large, puis on coupe les personnages aux épaules, et enfin on saisit quelques détails. Au montage, on arrangera tout cela. Je simplifie, bien sûr. Petite recette qui, pour quelques uns, offre deux avantages : un gain de temps et une sécurité. Jalil Lespert, dans Yves Saint Laurent – je parle de celui sorti en janvier dernier, avec Pierre Niney – s’est offert le gain de temps (il fallait tourner rapidement, pour sortir le film avant Bonello) et la sécurité (tout est couvert comme il faut, et l’on retrouve bien les moments clés de la vie du grand couturier). Pourtant, avec son Oran de synthèse, son goût muséal de l’anecdotique, ses mannequins sans saveur et sa lumière un peu jaunie, le biopic de Lespert offre un tableau très Vieille-France en comparaison du Saint-Laurent de Bonello. Ce dernier évite la reconstitution biographique, à laquelle il préfère la fascination pour son sujet. Du film de Lespert au film de Bonello, il y a toute la distance qui sépare reproduire et réinventer. Saint Laurent n’est pas expliqué, il reste un mystère du début à la fin, délicat et énigmatique jusque dans ses phrases prononcées avec une voix de grand-mère, au timbre doux et un peu rauque. Gaspard Ulliel lui donne cette voix, et son allure aussi. Il prête également sa voix au vieux Saint Laurent, mais juste la voix, car c’est Helmut Berger, acteur viscontien, qui lui donne ses traits. Il apparaît pendant le troisième acte du film, qui ne cesse d’alterner entre la frénésie des années soixante-dix et le repos de la vieillesse, éclatant la temporalité, mettant en balance l’apogée douloureux et le moment de décrépitude où les vieillards sentent bien que leur vie est derrière eux, qu’ils sont tout juste bons à faire le bilan. Helmut Berger incarne la sénilité d’un homme seul marqué par la création, un homme qui s’est enfoncé dans ses obsessions au point de faire dîner à sa table son toutou Moujik IV.

Le Saint-Laurent de Bonello évite la reconstitution biographique, à laquelle il préfère la fascination pour son sujet.

La lenteur du désir

Mais revenons à Ulliel. Dans la première scène (hall d’hôtel, plan éloigné, quelques figurants statiques), un homme entre dans le cadre par le bas et se dirige vers la réception. Son trench coat allonge sa silhouette et le distingue. On l’identifie, évidemment, de loin et de dos, rien qu’à son style. Ce style, qui constitue le magnétisme d’un individu, Ulliel en imprègne le moindre de ses gestes, jusqu’à sa façon de manger de la mousse au chocolat. Il trouve son pendant en Jacques de Bascher (Louis Garrel), dandy provocateur et dépravé, qui introduisit le fist-fucking dans les soirées parisiennes lors de sa fameuse “Moratoire Noire” d’octobre 1977. Leur premier échange de regards, en boîte, est saisi par les allers et retours d’un lent travelling qui se meut de l’un à l’autre, créant un lien, davantage même, un désir réciproque. D’aucuns ont reproché à Bonello sa lenteur, mais je ne vois pas comment on pourrait laisser s’installer le désir en allant à toute vitesse.

Le film de Bonello est un assemblage d’intensités qui s’harmonisent

La passion de Saint Laurent et De Bascher, nourrie d’une fascination mutuelle, apparaît comme une passion d’enfants gâtés ; d’ailleurs, eux-mêmes le disent. Laissons de côté le mot “gâté”, retenons celui d’ “enfant”. Car tout au long du film, Saint Laurent se comporte comme un enfant. En dehors de son travail, c’est un irresponsable, pas même capable de changer une ampoule. Comme les enfants, il a ses caprices, ses cruautés, et veut être le centre de l’attention. Alors on le voit se donner en spectacle devant quelques amis à Marrakech, ou encore jouer à s’enfermer dans les placards. Il a aussi, comme les enfants, un détachement, un décalage, le regard tourné vers un monde intérieur. Ce décalage, une séquence en split-screen le montre bien, en égrenant les années : à gauche, les événements marquants de la fin des sixties ; à droite, les collections YSL correspondant à ces périodes : aucun rapport entre les deux. Pourtant, il s’agit des mêmes années, mais les événements politiques et la mode ont deux façons différentes de révéler leur époque. Bonello a choisi (et il faut l’en remercier) de mettre les événements de côté, d’éviter le film “succession de moments clés dans la vie d’un homme”. Les faits, les chiffres, il les laisse à Pierre Niney et compagnie, ou alors il en fait des blocs, comme cette très belle scène de négociation menée par Pierre Bergé (Jérémie Renier), moyen habile de présenter l’entreprise YSL, sa réalité économique. Quant aux phrases qui tirent des conclusions que l’on retrouve ensuite un peu partout (“il a changé la femme à jamais”), elles sont regroupées dans une drôle de séquence aux bureaux de “Libération”, sur la nécrologie de Saint Laurent. C’est au moment de la nécrologie d’une personne que l’on retrace son existence de façon linéaire, avec des faits marquants en guise de ponctuation. En ce sens, on peut dire que le biopic de Lespert est fait sur le mode nécrologique. Celui de Bonello est bien plus éclaté, plus vivant, un assemblage d’intensités qui s’harmonisent. Pas du tout le genre de film “tranche de vie.

  • Saint-Laurent, Bertrand Bonello, septembre 2014, avec Gaspard Uliel, Jérémie Renier, Léa Seydoux…
  • Yves Saint-Laurent, Jalil Lespert, janvier 2014, avec Pierre Niney, Guillaume Gallienne,  Charlotte Le Bon…

Marc Nauleau

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