Péril en la poubelle

Aurélien Delsaux

Aurélien Delsaux

Le poème Une charogne, de Baudelaire, célébrait déjà à l’ère du romantisme le Beau par l’expression et la description du Laid. La mort, la décomposition, l’asymétrie, bref, le Moche dans tous ses états a toujours fasciné et sublimé l’Art. Aujourd’hui, c’est Aurélien Delsaux qui nous propose d’ouvrir la poubelle pour s’y enivrer des effluves de nos déchets, dans son premier roman Madame Diogène.

Août 2014

Au dehors, le monde

Du carré de fenêtre qui subsiste entre deux tours de papier effrité, Madame Diogène observe le monde qui, autour d’elle, continue d’exister. Frottant chaque jour la vitre salie par la crasse, elle regarde les masses compactes d’êtres vomis par les bouches de métro. En face d’elle, des sans-abris que rien ne déloge de leur habituel coin de rue insultent des passants au visage terne, laissant leurs chiens aboyer dans le vide. Les gens scandent inlassablement le rythme de la ville, imperturbable, ignorante du destin solitaire qui se joue quelques étages plus haut. Madame Diogène observe, et ricanerait ironiquement si elle connaissait encore l’humour, en voyant les sacs de plastique noir s’amasser dans les rues, tas chaque jour plus imposants, tandis que les grèves et la contestation montent dans la ville. Chaque jour, c’est une nouvelle manifestation qui anime la rue, quand les devantures des magasins disparaissent d’un même mouvement peureux derrière les rideaux de fer. Elle voit, de sa tour puante, le peuple en révolte, tout en cris. « Ils marchent d’un bons pas, joyeux de colère. Ils sont là ». Indifférente, elle les regarde comme on assiste à la cérémonie mystérieuse d’une ethnie inconnue. Elle ne comprend pas, et s’en fiche.

Dans son immeuble, c’est un autre drame qui se joue. Exaspérés par la puanteur qui émane de sa forteresse, ses voisins font scandale, hurlent, se révoltent. On la menace, au-dessus de sa tête une épée de Damoclès pend chaque jour : les pompiers, la police, bientôt on l’emmènera. Le Gros, l’Assistance, sa Nièce même qu’elle ne reconnait plus, tous ces êtres sans nom effectuent un ballet tantôt haineux tantôt indifférent et dégoûté devant sa porte.

« En vérité, quand ils se seront débarrassés d’elle, quand recommencera la guerre, quand tous ils se saigneront les uns les autres, ils s’endormiront dans leurs larmes, ceux-là qui chassaient l’araignée de leur séjour, mais dans leur cœur hébergeaient des scorpions. »

Madame Diogène s’est, à force de déchets, coupée du monde. Elle rejette, expulse, vomit les autres qui la martyrisent de leur présence. Les voix du dehors se mêlent à celles de son passé pour la torturer dans les ténèbres : « Elles se disent des choses, ces voix : voix du dehors, voix des autres, voix de tous, elles médisent, complotent, tissent une toile de mots autour d’elle dans quoi la saisir, la serrer, l’étrangler, l’étouffer. Dans quoi l’ensevelir. Elles n’ont de cesse de vouloir la faire taire, elle qui ne dit presque plus rien. »

Au-dedans, la solitude

Madame Diogène, car elle n’a plus d’autre nom et ne sait de toute façon ni parler ni lire, a fui le monde et, en s’enfermant chez elle, s’est renfermée en elle. Elle n’est plus que l’ombre de l’ombre d’elle-même, un animal à forme humaine, une silhouette sale sous son éternel manteau gris habité par les mites.

Pour s’occuper, elle visite son royaume, inlassablement. Boit quelques gouttes au robinet de la salle de bain, seul vestige de l’eau courante non enseveli sous les déchets, pour faire passer le goût du sang. Grimpe en haut des tours, ouvre la fenêtre et se grise de l’air frais, si différent de la puanteur qui l’enveloppe qu’il lui tourne la tête. Grignote quelques biscuits moisis, ou des insectes trop lents pour sa main encore agile. Elle cherche son chat aussi, elle sait qu’elle l’a encore vu hier, il doit se cacher quelque part, cet ultime et doux compagnon qu’elle chérit.

Dans son antre sombre et sale, Madame Diogène se prend pour Dieu. Elle fait et défait des rues, des tours, des cachettes de carton et de métal rouillé. Elle déchire des feuilles, les caresse, les mange. Et s’effraie parfois de retrouver au détour d’un tas gluant et purulent une ruine de l’univers qu’elle a fui : « Elle tourne la page et des monstres s’étalent : en plastique, en tissu, en mousse, en bois. Ils sont colorés, bêtes, affreux, gentils.

On dirait des gens.

Elle lâche le catalogue, s’enfuit de la page. »

De ce qu’il reste de sa vie antérieure, Madame Diogène ne reconnait plus rien. La photographie abîmée de son propre frère ne lui évoque plus rien, et si elle distingue encore les hommes des bêtes, le propre du sale, le dehors du dedans, elle choisit en toutes circonstances les seconds. Fascinée, obsédée par des objets du quotidien qu’elle redécouvre dans sa folie, les flammes bleutées de la cuisinière deviennent à ses yeux un dieu puissant et insaisissable : « Quand au matin du troisième jour la bonbonne de gaz fut vide, les flammèches mortes, elle crut que le dieu était allé trouver refuge dans le fatras des choses ; un jour elle recroiserait ses flammes bleues, qu’elle pourrait alors tenir entre ses doigts ; ça ne la brûlerait pas, ça lui ferait du bien. Puis elle crut que le dieu l’avait tout simplement abandonnée. Puis elle oublia. »

Poésie biodégradable

Au fil des pages, Aurélien Delsaux tisse ainsi, autour de son héroïne de l’immonde, une ode au puant, au salissant

Au fil des pages, Aurélien Delsaux tisse ainsi, autour de son héroïne de l’immonde, une ode au puant, au salissant. Au moyen d’une plume gracieuse et sans réprobation, il pose un regard doux, presque amoureux, sur la folie, sa solitude et ses excès. La prose légère et caressante de l’auteur sublime la moisissure recouvrant les murs, la puanteur acide qui fait plisser le nez. Replaçant le Laid au centre de l’Art, il nous livre par la force des mots un éloge du déchet, un conte fantastique et presque écologique, doublé d’une réflexion en filigrane sur une société en crise. En inversant les codes du Beau, il fait du désordre de notre poubelle un monde riche et vivant, et du monde propre et rangé un monstrueux chaos, une source de folie destructrice.

A travers la vitre crasseuse de Madame Diogène, c’est en fuyant la guerre du dehors qu’on trouve la paix du dedans. De la distance face au monde nait alors la sérénité intérieure, quels qu’en soient ses exigences et ses codes. Et soudain, Madame Diogène, qui adopte le sale et rejette les hommes, n’est plus si folle, car sa folie ne réside que dans les yeux des autres.

  • Madame Diogène, Aurélien Delsaux, éditions Albin Michel, 2014, 13,50€

Charlotte Viguié

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