Timbuktu, remède contre l’horreur

Kidane (à droite) vit de l’élevage à l’écart de Tombouctou. © 2014 Les Films du Worso – Dune Vision

Choqué par la violence des djihadistes qui ont envahi le Mali en 2012, effaré par les médias restés muets face à certains crimes, le réalisateur Abderrahmane Sissako a choisi de témoigner. Il livre un film fort, subtil et nécessaire.

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10 décembre 2014

Tombouctou. La « perle du désert » bordée par le fleuve Niger, dans la partie nord du Mali.

Tombouctou, cité mythique, refuge du savoir et de la tolérance.

Tombouctou, dont les ruelles ensablées ont été envahies par les tirs des armes des islamistes en 2012. Tombeaux détruits, mausolées démolis, manuscrits brûlés, habitants brutalisés.

A travers la « ville aux 333 saints », c’est toute la souffrance des peuples face aux crimes djihadistes qu’a voulu montrer Abderrahmane Sissako, réalisateur mauritanien. L’électrochoc a eu lieu le 22 juillet 2012. A Aguelhok, une petite ville du Mali, un couple est lapidé par les islamistes. Enterrés, seules leurs têtes dépassent du sol. Le crime des amants ? Avoir eu deux enfants sans être mariés devant Dieu. La vidéo est postée sur internet, mais les médias internationaux restent muets. Pour lui, c’est une preuve « que l’on devient indifférent à l’horreur ». Abderrahmane Sissako sait que sa caméra sera la meilleure réponse face aux armes. Il décide alors de faire un film pour « raconter un peu aux gens ce qui se passe là-bas ».

« Je ne peux pas dire que je ne savais pas »

« Ce que je veux, c’est témoigner en tant que cinéaste, explique le réalisateur. Je ne peux pas dire que je ne savais pas, et, puisque maintenant je le sais, je dois raconter dans l’espoir qu’aucun enfant ne puissent apprendre plus tard que leurs parents peuvent mourir parce qu’ils s’aiment. »

Sissako place son récit entre les maisons basses de Tombouctou où la loi islamique s’applique depuis l’arrivée d’hommes étrangers armés jusqu’aux dents. A travers un mégaphone, les règles sont rappelées jour après jour : les cigarettes et la musique sont interdites. En plus du voile, les femmes doivent porter des gants et des chaussettes ; les hommes, retrousser leur pantalon.

Face à ces règles rétrogrades et absurdes, certains habitants tentent de résister : « Si je porte des gants, comment servir le poisson ? s’insurge une vendeuse. Je ne vais pas toucher le poisson avec des gants ! Puisque vous coupez les mains, allez-y, coupez les miennes ! » Le ballon rond est lui aussi proscrit. Les jeunes garçons font alors appel à leur imagination. S’ensuit une magnifique scène de football où la balle est invisible. « L’imagination est la dernière arme qui reste à ces gens qui viennent de perdre tous leurs repères », affirme le réalisateur.

© 2014 Les Films du Worso – Dune Vision

Envahisseurs, mais humains

Abderrahmane Sissako centre son récit sur Kidane, un éleveur vivant à l’écart de la ville où sa famille souffre moins des règles imposées par les djihadistes. Des chants accompagnés de notes de musiques s’élèvent souvent de la tente touareg posée au milieu du désert. Mais « ces hommes là » font tout de même peur à Touya, adolescente de 12 ans, « sauf le chauffeur qui est gentil ».

Et c’est là tout le paradoxe de ces islamistes, que le réalisateur se garde bien de présenter comme des monstres sanguinaires (nous sommes loin des membres de l’État islamique filmant la décapitation de leurs otages). Ils sont presque courtois avec leurs prisonniers, leur offrant du thé ou leur permettant de téléphoner. Ils sont d’ailleurs eux-mêmes pris dans leurs contradictions : l’un est obligé de fumer en cachette, tandis qu’un autre improvise des pas de danse sur un toit de la ville à l’abri des regards.

Pour réaliser son long-métrage, Abderrahmane Sissako s’est nourrit de témoignages des habitants de Tombouctou une fois libérés du joug des islamistes

« C’est important de se dire qu’un djihadiste, c’est quelqu’un qui nous ressemble aussi et qui certainement, à un moment de sa vie, a basculé dans quelque chose… » détaille Sissako. Un choix qui, loin de le décrédibiliser, renforce le propos de Timbuktu. Le réalisateur ne défend jamais les djihadistes. Il les filme, sans les juger et laisse le spectateur se forger sa propre opinion. Ses images se suffisent à elles-même.

Pour réaliser son long-métrage, Abderrahmane Sissako s’est nourrit de témoignages des habitants de Tombouctou une fois libérés du joug des islamistes. Il en a choisi quelques uns, en évitant de trop verser dans l’horreur : « A quoi bon en rajouter, la réalité est déjà tellement insoutenable. » Son film offre d’ailleurs quelques moments humoristiques.

En sélection officielle au festival de Cannes, Timbuktu repartira bredouille de la Croisette, au grand dam de nombreux critiques et festivaliers. Un prix aurait sans doute donné une résonance encore plus grande à ce film nécessaire et humaniste.

  • Timbuktu, de Abderrahmane Sissako. Avec Ibrahim Ahmed dit Pino, Toulou Kiki, Abel Jafri…

 

Lola Cloutour

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