De l’art de la caricature

© Crédit photo : Antoine Maréchal

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L’art, aux quatre coins du globe, est un moyen pour l’homme de faire entendre sa voix. Témoignant de certaines libertés fondamentales, il affirme toujours, critique souvent et donne à réfléchir. Ainsi en va-t-il pour l’hebdomadaire Charlie Hebdo qui, chaque semaine, nous fait rire ou parfois fulminer de par ses couvertures polémiques qui ne laissent pas indifférent.

 Voir la Vierge accoucher d’un petit Jésus, nos figures gouvernementales au visage tordu et déformé, Mahomet dénudé ou Dieudonné une quenelle dans le postérieur, en voilà un journal osé ! Qui mieux que Charlie a autant détendu l’atmosphère à une époque où l’on voudrait nous faire croire que tout est sujet à lamentations ? Aussi, parmi les nombreuses couvertures de journaux qui tentent de faire dans le sensationnel, on découvre régulièrement, en première page, un dessin satirique tout en couleur (comme l’étaient ceux de Charb) semblant s’adresser directement au lecteur pour lui dire que la vie n’est, de toute façon, qu’une grosse blague.

Molières Modernes

Le caricaturiste, en accentuant les traits d’une société, ouvre nos yeux parfois trop prisonniers de leurs rides. S’il peut légitimement être apparenté à une figure de poète, c’est bien par sa faculté de saisir l’essence même d’un sujet, d’aller au fond des choses pour en extraire une substance fondamentale. Plonger au sein de la gravité, de l’austérité et réussir à en tirer un principe comique qui égayerait les cœurs, n’est-ce pas ce qu’ont toujours fait nos dramaturges de comédie ? Des « Molière modernes », ainsi pourrait-on appeler ces dessinateurs qui bravent le politiquement correct dans un esprit de dérision pour remémorer à l’homme qu’il peut plaisanter avec l’existence. Bergson, en 1899, montre dans son essai Le Rire la difficulté à faire ressortir de l’être un élément comique. Il affirme alors qu’« il y a des caricatures plus ressemblantes que des portraits, des caricatures où l’exagération est à peine sensible » et qu’,à l’inverse, « on peut exagérer à outrance sans obtenir de véritable effet. » Tout semble donc être contenu dans une juste mesure qui met l’artiste en relation directe avec le vivant et le pousse à prendre du recul sur la chose jugée.

Le caricaturiste objective ce qu’il voit pour mieux intensifier et intellectualiser une façade choisie. « Automatisme, raideur, pli contracté et gardé, voilà une physionomie qui nous fait rire », poursuit Bergson. A ce titre, les méthodes utilisées en caricature littéraire et picturale se rejoignent, on reste dans l’ironie et l’hyperbole. Nombreux sont les écrivains qui, depuis l’Antiquité, ont multiplié les portraits grossiers, souvent avec un humour grinçant, pour faire surgir dans l’esprit du lecteur une image grotesque. Loin de déformer la réalité, la caricature puise au contraire dans cette dernière pour en accentuer certains côtés. De fait, il n’est pas anodin que les figures de Molière soient devenues des types de caractère qui, par antonomase, nous permettent désormais de désigner un séducteur par le nom de Don Juan ou un avare par celui d’Harpagon.

Tout semble donc être contenu dans une juste mesure qui met l’artiste en relation directe avec le vivant et le pousse à prendre du recul sur la chose jugée.

 Dans un premier placet présenté au roi, en 1669, Molière déclare à propos de Tartuffe : « le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi où je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle. ». Auteur souvent blâmé par ses contemporains à cause de son esprit de dérision trop aiguisé, il n’a de cesse d’être aux prises avec des dévots qui ne comprennent pas le second degré. En 1643, l’Illustre-Théâtre est donc proscrit de la paroisse de Saint-Sulpice par le curé Olier. Nous sommes au XVIIème siècle. Rappelons qu’aujourd’hui encore, dans des pays comme l’Iran, le simple fait de prendre la plume ou le crayon devient un danger pour celui qui s’y frotte.

Alors que les personnes outrées par certains dessins ne s’offusquent pas outre mesure, « la caricature est un témoin de la démocratie » nous rappelle le dessinateur Tignous. Au delà d’un aspect purement satirique, cet art, au même titre que la littérature ou le cinéma, est un cri de soutien aux valeurs républicaines, à une liberté d’expression qui doit partout, à chaque minute, pouvoir se faire entendre sans pressions ni entraves.

Aurélia Lebas

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