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Une révolution barbare ?

Alessandro Baricco

Alessandro Baricco

L’italien romancier, musicologue et metteur en scène Alessandro Baricco, découvert et remarqué dès son premier roman Châteaux de la colère (1995), nous livre sa vision d’un monde moderne peuplé de « barbares ». Détrompez-vous ce n’est pas une fiction mais un essai, bien qu’on aurait parfois pu croire le contraire.

Octobre 2014

Octobre 2014

Le prix Médicis étranger lui est attribué pour son premier roman en 1995, Châteaux de la colère, mais Alessandro Baricco ne s’arrête pas là, nous pouvons parcourir avec plaisir et amusement une dizaine de ses romans comme Soie (1997) au succès international ou encore sa pièce Novecento : pianiste (1997), extrêmement touchante. Toujours doté d’une originalité d’écriture, simple et profonde, accompagnée de subtilités humoristiques, Baricco nous embarque aisément dans des mondes lointains, aux personnages souvent bouleversants et pleins de beauté. Romancier, musicologue et metteur en scène, il se fait de nouveau essayiste avec Les barbares, essai sur la mutation (2014). Ce livre a langui sept ans avant de paraître en France. Une explication ?

Les barbares, une mutation

Un thème fort, riche, dans l’air du temps : la culture face à la modernité. Alessandro Baricco dresse le profil des “barbares”, des êtres à l’encontre de la civilisation qui, elle, lutte pour la conservation de certaines valeurs dans un monde contemporain qui évolue, se transforme, se déforme, mute : “ceux que nous appelons barbares sont une espèce nouvelle, qui a des branchies derrière les oreilles et qui a décidé de vivre sous l’eau“.

Alors que Baricco ne fait qu’interroger l’éternelle question du rapport entre modernité et conservatisme, il clame une révolution complète de nos modes de vie. Non seulement une révolution culturelle, immanquablement transformée par le développement de techniques toujours plus efficaces, mais également une transformation totale de la vie dans son cheminement et le sens qu’elle prend.  Il annonce dès les premières pages le but d’exposer le mécanisme de déploiement de ces barbares qui envahissent le monde. En tentant de s’extraire des jugements préconçus, il cherche à comprendre comment, et par ce comment, pourquoi ces barbares  vivent de telle manière en risquant d’écraser, d’annihiler les beautés de notre culture.

En manipulant cette dyade générationnelle il compare les époques et analyse la mutation. Parfaitement illustré par le thème du football, l’essayiste met sous les projecteurs une différence entre deux périodes, celle de son enfance et celle d’aujourd’hui. L’approche est d’abord nostalgique pour produire a posteriori un effort de compréhension. Schéma basique, mais malgré tout fidèle. Les faits sont choisis tout du long à titre d’exemple, comme encore le vin ou la musique, piochés selon les centres d’intérêt de l’auteur, dont il ne se cache pas : “Il y a des choses que j’ai envie de comprendre concernant ce qui se passe autours de nous. Quand je dis “autour de nous”, je veux parler de la minuscule portion de monde dans laquelle j’évolue.” Il précise ne point se prétendre philosophe et que “ce sera donc un essai, au sens littéral du terme, c’est-à-dire une tentative“. Néanmoins, lorsque par quelques exemples épars il cherche à extraire une généralité, le ton familier majoritairement adopté irrite à plus d’une reprise.

Un développement vacillant

Décrire un monde nouveau nécessite des illustrations. La question réside plutôt sur la place prise par l’auteur dans ces descriptions. Les exemples cités plus haut forment le départ de l’excursion, où la manœuvre est de s’extraire de tout jugement, en fouillant justement dans ces terrains emblématiques, il parvient à démontrer leurs mécanismes d’action, en nous laissant maîtres de considérer ces bouleversements comme positifs ou négatifs. Dès lors qu’il arrive au sujet de la musique, son avis se tranche. Sa prise de position en devient même satisfaisante, il se range dans l’incompréhension des traditionalistes. Mais à force de témoigner d’une technique propre aux barbares, on ne peut que s’étonner de la méthode employée par Baricco.

Certes, Baricco n’a jamais utilisé un style d’écriture précieux et compliqué, qui fait le charme d’autres de ses écrits, mais que cherche-t-il à prouver ici ?

Tout d’abord l’écriture, simpliste et directe, tel un dialogue spontané avec le lecteur, parsemée de “bref” et de métaphores, conseillant à de trop nombreuses reprises des “tenez bon”, “accrochez vous” ou “prenez une respiration avant de continuer”, questionne quant au type de lecteur auquel est adressé ce livre. Encore plus si l’on s’attarde sur la sorte de publication choisie : Baricco pond chapitre après chapitre ses idées dans un quotidien italien, pour former après une trentaine d’articles, ce qui constituera son livre. Alors qu’un lecteur moderne, n’est plus pour lui un véritable lecteur, mais un lecteur attiré par les biographies, les livres écrits par des spécimens de télévision, ou justement conseillés par la presse, en d’autres mots, connus du large public. Ce lecteur jure par la facilité, ne ferait plus l’effort de traduire le langage dépassé de la littérature de qualité. Un point pour ainsi dire réducteur. Certes, Baricco n’a jamais utilisé un style d’écriture précieux et compliqué, qui fait le charme d’autres de ses écrits, mais que cherche-t-il à prouver ici ? Que l’acte de réflexion n’est pas qu’intellectuel ? Est-ce un choix stylistique ou stratégique ? A force de vouloir simplifier et s’assurer de notre bonne compréhension, il en devient véritablement barbant. Pourtant l’engrenage de sa pensée pointe une transformation réelle, entraînée notamment par la révolution Internet, pour lui preuve ultime d’un mode de vie métamorphosé.

Aux antipodes du passé

Nous atteignons alors le summum du développement de l’auteur. Par l’introspection du fonctionnement de Google, celui-ci fait l’analogie de cette existence neuve des barbares, où la “profondeur” devient fixité et “l’expérience” convoitise. Nous sommes dans l’époque du spectaculaire, où tout apparaît avec force et intensité, pour finalement disparaître très vite. Nous sommes dans une recherche incessante de l’émerveillement. Un monde d’effervescences qu’il appelle “système mouvant”.  Expérimenter est alors synonyme de subsister à la surface de la vie, d’une certaine manière simplifiée, contrairement au temps où la vie se forgeait sur l’effort, où seuls “temps, patience, application, volonté” créent la qualité.

L’analogie est là, on divague d’une page internet à l’autre, se retrouvant à la fin, sans savoir pourquoi, ailleurs. La vie des barbares n’a plus de sens, n’est que rapidité, spectaculaire, fainéantise, “ils ne cherchent pas l’expérience, ils sont l’expérience”, c’est un acheminement sans but, sans objectif. L’accusation ne porte pas sur la notion de rapidité ou de mouvement, qu’il n’est pas le premier à soulever, mais sur sa vulgarisation de l’expérience, acte lisse et sans valeur. Peut-être suis-je barbare à penser l’expérience comme source d’énergie et de grandeur, n’entravant pas l’approfondissement de sujet, d’acte ou passion, et même bien au contraire. Mais il est aussi possible qu’Alessandro Baricco, malgré sa volonté d’être juge neutre et juste, se perd dans sa propre subjectivité et se range finalement du côté des réactionnaires.

  • Les Barbares, essai sur la mutation, Alessandro Baricco. Gallimard, 240 pages, 19,50 euros, octobre 2014.

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