Un conte au pays des abeilles

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Gelsomina, dont le rôle est joué par Maria Alexandra Lungu – DR

Avec Les Merveilles, grand prix du festival de Cannes 2014, Alice Rohrwacher fait vivre une famille d’apiculteurs germano-italienne dans un conte poétique et doux. Garanti sans piqûres d’abeilles.

afficheEn Ombrie, dans le pays des Étrusques, antique civilisation disparue, Wolfgang règne d’une main de fer sur l’exploitation familiale. La production : du miel artisanal provenant de 42 ruches (apiphobiques s’abstenir !) Il crie ses ordres à ses deux premières filles, Gelsomina l’aînée, et Marinella sa cadette. Le « s’il-vous-plaît » ne fait pas partie de son vocabulaire.

Pourtant, Wolgang n’est pas méchant. Il aime sa femme et ses enfants, mais souhaite surtout que son monde tourne comme il l’entend, loin des problèmes d’argent, des normes sanitaires et des pesticides qui tuent ses ouvrières jaunes et noires. Un choix assumé pour la jeune réalisatrice Alice Rohrwachr qui réalise là son deuxième film : « Il montre des enfants qu’on oblige à travailler pendant leurs vacances mais qui sont aimés. Il montre un monde qu’il est impossible de juger et qu’il faut prendre tel quel, avec ses contradictions. Car la contradiction est une belle chose. »

D’ailleurs, quand les filles se retrouvent à jouer par hasard près du tournage d’un clip vidéo et qu’on leur demande de faire moins de bruit, Wolfgang sort ses griffes en assénant : « Mes filles sont libres ! »

Alice Rohrwarcher va donc filmer cette famille germano-italienne qui ressemble un peu à la sienne, même si elle assure que ce film n’est pas autobiographique mais « personnel », en se centrant sur le personnage de Gelsomina. Ses parents prônent une éducation permissive tout en lui imposant de rudes tâches agricoles. Mais elle file doux, ne se plaint jamais et soupire peu.

Émission de télévision au pays des merveilles

Le travail ne manque pas. Il faut surveiller les ruches, récupérer le miel, remplir les pots, et surtout ne jamais oublier de changer le seau récupérant le précieux nectar qui s’écoule perpétuellement d’un des bidons du laboratoire. La moindre goutte perdue provoque une colère paternelle.

L’occasion de braver son géniteur, Gelsomina la découvre par hasard : une émission de télévision organise un concours dans sa région « où les gens vivent comme autrefois ». Il s’agit d’élire la meilleure famille engagée dans la sauvegarde du patrimoine pour gagner une croisière et surtout, « un sac de billets ».

La jeune fille va profiter de cette occasion pour quitter la routine familiale habituelle. Gelsomina va inscrire en secret la famille à l’émission, cliché de la « télé-poubelle » abhorrée par son père…

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La réalisatrice Alice Rohrwacher a pratiqué l’apiculture, d’où le réalisme des scènes tournées avec les abeilles – DR

Enfance et jeux de lumière

Pour apprécier ce conte sucré, il faut accepter de ne pas tout comprendre. Ne pas se demander d’où sort cette assistante sociale allemande qui vient placer Martin, jeune délinquant de 14 ans, chez Wolfgang et les siens. Oublier certaines incohérences temporelles ou scénaristiques pour se laisser porter parle bourdonnement des abeilles et la vitalité des acteurs et des actrices dirigées par Alice Rohrwacher, notamment les enfants.

Ils « apportent une vérité », explique la réalisatrice. « Si un lien de confiance s’établit, ils peuvent dire des choses très choquantes, très candides. Leur parole préexiste à la psychologie. Grâce aux personnages que l’on écrit pour eux, ils prennent une assurance, s’affranchissent de leurs propres normes. » Ainsi, les filles de Wolfgang jouent toute juste, chacune dans son registre, apportant au film émotion et authenticité.

Alice Rohrwacher enveloppe aussi ses acteurs dans des jeux de lumière qu’elle manie à la perfection. Elle ouvre son film sur une scène de nuit où les phares des voitures n’éclairent que partiellement les chiens et les fusils des chasseurs qui viennent troubler le sommeil du père de famille. Un projecteur illumine la maison silencieuse, éclairant partiellement un tableau au sol, des affaires qui traînent et des enfants endormis pour conclure ce prologue intrigant, presque fascinant…

Plus tard, alors que les deux grandes sœurs de la fratrie jouent dans une grange de la ferme, la plus jeune « boit » un rayon de soleil sous l’injonction de son aînée. Superbe scène enfantine où l’on imagine le mielleux liquide solaire réchauffer la gorge de Marinella.

Ces alternances de clair obscur se poursuivront durant tout le long-métrage, conférant au film son côté fantastique et mystérieux : ultime touche poétique pour enrober ce joli conte familial.

  • Les Merveilles, d’Alice Rohrwacher. Avec Maria Alexandra Lungu, Sam Louwyck, Alba Rohrwacher…
  • Grand Prix du festival de Cannes 2014.

Lola Cloutour

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