Qu’il est difficile d’être un dieu !

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Il est difficile d’être un dieu, l’ultime film d’Alexei Guerman, est une adaptation gargantuesque du roman éponyme d’Arcadi et Boris Strougatski paru en 1964. La conception du film a duré plus d’une dizaine d’années.

11 février 2015

11 février 2015

Le réalisateur nous projette en même temps qu’un contingent de scientifiques terriens sur Arkanar, une planète semblable à la Terre mais en retard de quelques 800 ans. Les premiers signes de Renaissance sont écrasés : intellectuels, artistes, « raisonneurs » en tout genres sont systématiquement persécutés, traqués, exécutés. Les chercheurs se fondent dans ce monde moyenâgeux ayant comme consignes de ne pas infléchir le cours de l’histoire et de ne tuer personne. Ils ne doivent qu’observer.

Don Rumata, l’un des chercheurs terriens, considéré comme le fils de dieu par la population, désobéit, ne supportant plus cette passivité, et tente de sauver quelques penseurs.

Le film tourné en noir et blanc et en 4/3 propose une esthétique puissante. Le choix du format 4/3, de la caméra quasiment tout le temps à l’épaule, et qu’on laisse tourner, se balader, donne au spectateur une impression d’immersion dans le film. Guerman tente alors de remplir son cadre par toutes sorte de choses, d’objets, d’hommes, etc. Tout se tasse, s’entasse dans le champ, les personnages et les objets butent les uns contre les autres, bloquent, etc. La caméra elle-même se cogne (réellement) contre des personnages, contre le gibier qui pend du plafond,…

L’univers d’Il est difficile d’être un dieu n’est que chaos. Puisque les intellectuels sont persécutés, les hommes d’Arkanar se retrouvent être bêtes, des bêtes. La persécution de la raison et du savoir a figé la société, sans aucune perspective d’évolution. Don Rumata, que l’on suit, évolue donc entre les gueux, sales, visiblement puants, édentés, aux trognes parfois presque monstrueuses… « Ça pue » ou bien « pousse-toi » répète Don Rumata tout au long des 2h50 de film.

Urine, sang, tripes et vomi

Sur Arkanar c’est l’automne, il pleut sans cesse, l’eau s’infiltre partout, goutte, ruisselle, ou stagne… Plus rien n’est sec, tout est humide. Arkanar n’est que boue, eau (de pluie), selles, urine, sang, tripes, vomi, fientes, morve, crachats,… Scatologie et morbidité ont rarement été aussi poussé dans l’histoire du cinéma. Mais ce chaos et cette immersion du spectateur, passent aussi grandement par le son. Les voix s’entremêlent, et une toile de fond sonore extrêmement riche propose une continuité de sons de gouttes, de pets, de toux, de pas dans la boue, de rires gras…

Une des premières scènes résume tout le film et son propos. Deux gardes trouvent un « raisonneur », jadis intellectuel qui cache des manuscrits. Il est dénoncé par le village, et le vieil homme est noyé dans la fosse des latrines. Les gardes rient un coup, brûlent la paperasse. Un gamin vole la longue vue du pauvre intellectuel, et raconte ensuite à Don Rumata combien c’était drôle de le voir battre des jambes, la tête enfoncée dans la bouse.

Bien qu’il puisse vous donner la nausée, Il est difficile d’être un dieu d’Alexei Guerman est indéniablement un grand film

Bien qu’il puisse vous donner la nausée, Il est difficile d’être un dieu d’Alexei Guerman est indéniablement un grand film. Esthétiquement grandiose, au propos profond, métaphoriquement fou et cruel, le film se situe à la limite du supportable, pulvérisant déjà les normes du « montrable ». Une épreuve. Il s’agit sans doute d’un chef d’œuvre, et pourtant au sortir de la salle on n’est pas sûr d’être content de l’avoir vu.

  • Il est difficile d’être un dieu d’Alexei Guerman avec Leonid Yarmolnik, Aleksandr Chutko, Yuriy Tsurilo, 11 février 2015

Vanya Chokrollahi

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