Chère Elena, ce n’est qu’un au revoir

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Sur les planches depuis la rentrée 2014, le succès de Chère Elena, une pièce de Ludmilla Razoumovskaïa, représentée au théâtre de Poche-Montparnasse, ne fléchit pas. Et pour cause, la mise en scène colle avec perfection au texte : elle instaure un climat d’oppression déroutant autant que palpitant et les comédiens dont la grande Myriam Boyer hypnotisent le public, pris, lui aussi, dans les rets d’une manipulation illimitée. Zone Critique regrette de n’avoir pu en parler plus tôt mais, Chère Elena, ce n’est qu’un au revoir.

Chère Elena 2

Jusqu’au 5 novembre 2015

Pour situer précisément le contexte d’écriture, Ludmilla Razoumovskaïa crée Chère Elena Sergueievna en 1981, à Tallinn, capitale estonienne, sur une commande du ministère de la Culture. La pièce reçoit déjà des échos élogieux mais, deux ans plus tard, elle sera interdite par les autorités soviétiques qui y voient l’effet d’une bombe contre ce qu’ont bâti les grands chefs russes depuis la révolution de 1917 : l’étouffement de la liberté de ton des intellectuels au profit d’une morale étroite et de la gloire au parti unique. La pièce sera finalement à nouveau autorisée en 1987.

Une fausse cordialité qui dérive

Mais pourquoi tant d’effervescence autour de Chère Elena ? Qu’a cette œuvre dramatique de si subversif qui ait fait grincer des dents la censure soviétique ? Ils semblent pourtant plein de bonnes intentions, ces quatre élèves de Terminale, rendant visite à leur professeur, Elena Sergueievna, bouquet de fleurs et cadeau à la main. Cependant, leur irruption n’est pas désintéressée et bien vite, ils annoncent leur véritable requête : récupérer la clé du casier qui renferme leurs copies d’examen final pour en augmenter les notes. Quel étudiant n’a jamais rêvé de faire pareil ? Oui, mais là, les moyens engagés dépassent l’imagination. A une politesse trop appuyée, succède un chantage agressif pour soumettre l’opiniâtre Elena. Dans une moindre mesure, la manipulation destructrice des étudiants pourrait faire penser à celles des deux psychopathes du film Funny Games US de Michael Haneke, si ce n’est que, dans la pièce, la violence n’est pas gratuite et que la torture psychologique n’aboutit pas au meurtre. Enfin, quoique.

« Vivre » plutôt que « survivre »

La fin est « ouverte », c’est-à-dire trouble quant au sort d’Elena. En effet, dans la dernière scène, la professeur s’enferme dans sa salle de bain et ne réapparaîtra pas. L’hypothèse du suicide est envisageable, mais la mort symbolique, elle, est effective.

Pourtant, l’incipit de la pièce montre une femme en apparence forte qui se bat pour que persistent Humanité et Exemplarité. Mais cette « vision idéaliste du réel » qui lui vaudra le surnom d’Antigone et le rôle de tragédienne au cœur du conflit, la fait vaciller. Face à cela, les arguments des étudiants sont davantage novateurs voire révolutionnaires : ils mettent l’accent sur la volonté d’un changement radical dans une conception pragmatique de l’avenir en URSS. Il est alors à noter que, dans les années 1980, le pays traverse une situation de crise économique doublée d’une crise morale et politique. Face à une pression grandissante du pouvoir, la population et notamment la jeune génération fait de la désobéissance et du libre arbitre, les mots d’ordre d’un total renouveau. Parce que les quatre élèves d’Elena veulent « vivre » plutôt que « survivre », ces derniers aspirent à la réussite et à des conditions de vie comparables à celles des pays d’Europe occidentale. Cependant, la cruauté déployée pour arriver à leurs fins traduit un manque de mesure et de moralité, qu’ils n’abandonneront qu’en quittant, lâchement, le domicile d’Elena et en laissant la clé. Dans cette joute tragique sans vainqueur ni vaincu, il n’y aurait donc qu’un seul substrat : le mal.

Une machine infernale

La machine infernale enclenchée par Chère Elena engendre des sensations d’angoisse et de malaise qui ne laissent pas indifférent. Il faut dire que la scène du Théâtre de Poche-Montparnasse se prête idéalement au huis clos. Le décor qui divise la scène en deux espaces ; la cuisine et le salon d’Elena, permet de changer de pièce tout en restant enfermé dans un même lieu. On sort ainsi de la représentation comme vidé, désemparé, bousculé autant que les protagonistes qui ont eu recours à toutes les armes pour prendre possession d’autrui : du brillant discours rhétorique, en passant par les références à la Bible, à Dostoïevski, aux mains qui fouillent, brutalisent, sèment le désordre. Une scène en particulier semble faire écho à « l’ultraviolence » des droogs dans Orange Mécanique de Kubrick : sur un fond sonore rock, et dans une quasi pénombre, un film en noir et blanc projeté sur un mur, les élèves saccagent l’appartement.

Chère Elena interroge la relation maître-élève en observant un renversement des rapports de force

La performance d’acteurs peut être saluée : les comédiens Gauthier Battoue, Julien Crampon, Alexis Gilot et Jeanne Ruff, dans le rôle des quatre élèves, bien que n’ayant pour la plupart pas beaucoup d’expérience au théâtre, manifestent un professionnalisme et une justesse dans le ton et les gestes remarquable. Quant à Myriam Boyer, elle épate par sa seule présence sur scène. Sa retenue, sa sincérité et sa bienveillance contrebalancent avec équilibre la folie dévastatrice des lycéens qui dépassent le cadre d’un simple fait-divers de circonstances. Plus largement, la pièce de Ludmilla Razoumovskaïa remet en cause la relation maître-élève en observant un renversement des rapports de force et pose de multiples questions existentielles à propos de la morale, l’autorité, la liberté, la violence sans jamais trancher. Chère Elena est ainsi une œuvre qui résiste et résistera au temps parce qu’elle est tout simplement universelle.

  • Chère Elena, de Ludmilla Razoumovskaïa, mise en scène de Didier Long, jusqu’au 12 avril au Théâtre de Poche-Montparnasse.
  • Chère Elena, de Ludmilla Razoumovskaïa est édité à L’Avant-Scène théâtre.

Jeanne Pois-Fournier

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