puce theatreFestival d'Avignon 2015

Le Roi Lear, une adaptation contestée.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Jouée dans la cour d’honneur du palais des Papes du 4 au 13 juillet, la première du Roi Lear, mise en scène par Olivier Py, a commencé sur les chapeaux de roue. En effet, les réservations sont complètes. Cependant, le metteur en scène et directeur du festival d’Avignon n’a pas reçu l’unanimité du public avec sa pièce maîtresse.

« Ton silence est une machine de guerre »

Ce leitmotiv, formé à l’aide de néons et placardé sur le mur de la cour du palais des Papes nous ramène à la thématique qu’Olivier Py a tenu à développer dans son œuvre. Le roi Lear, vieillissant et régnant sur les contrées d’Écosse, va bientôt léguer la couronne à ses trois filles. Avant de procéder à ce légitime héritage, elles devront prouver leur amour à leur père, et celle qui lui montrera qu’elle l’aime le mieux héritera de la plus grosse partie du royaume. Les deux aînées témoignent, mais Cordélia, la benjamine, se plonge dans un profond mutisme alors que son tour de parole est venu. Rien, pas un mot. Ce silence, signe d’intégrité –car l’usage des mots ne peut complètement qualifier les sentiments éprouvés à l’égard d’un parent- contraste avec le discours des deux aînées qui amadouent leur père par leurs louanges séductrices. Le silence de la petite préférée du roi va indéniablement le plonger dans une tristesse qui le mènera, plus tard, à la folie. Le royaume connaît alors l’apogée de sa crise de souveraineté et de gouvernance, où les prétendantes à la couronne vont ruser pour arriver à leur fin, et plonger le règne dans un bain de sang et de violence. C’est donc sur ce silence, cause de tous les maux, qu’Olivier Py a décidé d’interpréter la pièce de Shakespeare.

Une mise en scène au goût du jour.

Finalement, quoi de plus intemporel que l’amour éprouvé entre parent et enfant, et de la violence que ce sentiment peut aussi provoquer ? Cela, la pièce le montre par une mise en scène très contemporaine. Edmond, fils bâtard de Gloucester, fait une première entrée sur scène en moto pour le moins sensationnelle : entièrement habillé de cuir, en noir, il porte aussi un casque à cornes sombre et fait plusieurs fois le tour de l’estrade avant de disparaître dans les coulisses de l’illustre monument de pierre. De plus, l’estrade de la royauté est représentée par deux tribunes métalliques amovibles, au dos desquelles un mur de bois a été dressé. Sur celui-ci, ce qu’on a du mal à qualifier de graffiti, est dessiné. Le schéma est plutôt clair pour le spectateur : d’emblée et dès la scène d’introduction, on veut nous montrer que le dialogue est brouillé dans la famille. Le roi s’y tient pendant la situation initiale, et c’est d’ailleurs le seul élément –hormis sa couronne- qui le distingue des autres. Il se tient en hauteur et à distance de ses proches –signe visible de supériorité-, mais porte comme tous les autres personnages des habits noirs. Seules les deux filles aînées portent une longue robe rose et une perruque blonde. La troisième fille se distinguera tout le long de la pièce : ce sera le seul personnage dans une tenue de danseuse étoile. Elle est vêtue de blanc, signe de son innocence immaculée.

Celui-ci devient alors fou et se met à courir nu sur scène pendant au moins une trentaine de minutes

Mais la partie qui a révolté bien des spectateurs arrive peu après. Edgar, fils légitime de Gloucester, s’enfuit du royaume après que son frère Edmond l’a trahi. Celui-ci devient alors fou et se met à courir nu sur scène pendant au moins une trentaine de minutes. A ce moment, la trame de l’histoire ralentit afin de laisser la folie du personnage éclater. Cependant, cette folie en aura découragé plus d’un : des personnes du public, non satisfaites de la mise en scène quelque peu singulière d’Olivier Py, ont déserté les rangs. Il faut avouer que vingt minutes plus tard, découvrir le roi Lear courant nu aux côtés d’Edgar peut déstabiliser les plus pudiques d’entre nous. Mais cet élément de la pièce, certes un peu long mais à mon sens comique, valait la peine d’être patient. Le final de la pièce est de toute beauté, et dans un son assourdissant de mitraillettes, la scène est plongée dans le noir. En même temps que la lumière resurgit, des rubans rouges jaillissent du ciel, symbolique (évidente, mais ô combien puissante) du sang qui coule.

Une pièce intéressante mais kitsch.

A en croire Le Monde, Le roi Lear, « c’est un désastre ». « Trop déshumanisé », selon Télérama. La première du spectacle n’a en effet pas fait l’unanimité. A moitié huée, à moitié applaudie, bon nombre de spectateurs avaient déjà déserté leur siège avant la fin du spectacle. Trop lourd pour certains, trop vociférant pour d’autres.

A certains moments, cela nous donne l’impression que le metteur en scène veut absolument nous faire comprendre l’allégorie véritable du texte par des images forcées

Car ça, oui, Olivier Py aime les symboles lourds de sens. Les rubans rouges se déroulant pour le final, symbole du bain de sang. L’armée violente, habillée en terroristes, ne peut empêcher le public de sourire pour cette référence on ne peut plus encline à l’actualité. Et le mutisme de la jeune Cordélia, symbolisé par du sparadrap noir qu’elle applique sur sa bouche, alors que derrière elle est affiché en pleines lettres le slogan de la pièce : le silence. A certains moments, cela nous donne l’impression que le metteur en scène veut absolument nous faire comprendre l’allégorie véritable du texte par des images forcées. Et c’est dommage, car la plupart de ces symboles auraient gagné à être plus subtiles, plus recherchés, plus fins. En somme, Olivier Py a conservé les codes classiques du théâtre dans cette œuvre, tout en proposant une mise en scène bien plus contemporaine. Ce qui n’est malheureusement pas du goût de tout le monde.

  • Le Roi Lear, Olivier Py, FESTIVAL D’AVIGNON, cour d’honneur du palais des Papes, du 4 au 13 juillet.

Kathleen Franck

Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

Copyright © 2013 Zone Critique. Tous droits réservés. ISSN 2430-3097
Lire les articles précédents :
Bertrand-Belin-JBM-06037©Jean-Baptiste-Millot
Rêveries d’un naufragé solitaire

Avec Requin, récit humoreux d'une noyade dans un lac artificiel, le musicien Bertrand Belin se révèle subtil et intrigant dans le traitement...

Fermer