puce theatreFestival d'Avignon 2015

Anthony Poupard ou le théâtre incarné

Anthony Poupard © Lepreaucdr.fr

Anthony Poupard © Lepreaucdr.fr

Zone Critique est allé à la rencontre d’Anthony Poupard, auteur, acteur et metteur en scène de sa propre pièce. Homme aux multiples talents et au charme à tout épreuve, il nous livre les secrets de son one-man-show et revient sur son parcours. Sur la page Wikipédia de Michel Drucker, il est écrit que ce dernier est né un 12 septembre à Vire est un spectacle haut-en-couleur, à l’image de son créateur.

On se retrouve sous le soleil d’Avignon en plein après midi. Les cigales couvrent le son de sa voix, quand ce ne sont pas les troupes qui tractent en chantant sur la terrasse de cette jolie petite place. Il sort de son sac une doudoune qu’il entreprend, avec plus ou moins de succès, de recoudre. Il l’a déchirée lors de la représentation d’hier : “le comédien se doit d’être aussi parfois costumière“. Car dans Sur la page wikipédia de Michel Drucker il est écrit que ce dernier est né un douze septembre à Vire, Anthony Poupard, auteur, comédien et metteur en scène de sa propre pièce, réalise l’impossible : porter une doudoune en plein été à Avignon. Ce n’est pas là sa seule prouesse : il développe tout au long du spectacle une vision forte du théâtre, celle qu’on perd de vue, dont on parle beaucoup mais qu’on oublie vite, celle du théâtre comme vecteur de la démocratie, celui des fêtes dionysiaques, celui qui rassemble des individus dont les cœurs, pendant une heure ou deux, palpiteront au même rythme. C’est tout cela qu’Anthony Poupard donne à voir, et à sentir. Le pièce est centrée autour du quotidien survolté d’un acteur “décentralo” monté sur ressort, dans une petite ville perdue au fin fond de la Normandie; super-héros du théâtre qui va chercher les gens jusque dans leur canapé, les prend sous sa cape, pour leur montrer que, comme il le répète à sa voisine de pallier, et me le dit à nouveau, comme un crédo “il n’y a pas un type de public, pas un type de théâtre“, que “le théâtre n’est fait pour personne, puisqu’il s’adresse à tout le monde“, qu’ “il faut aller chercher tout le monde“. Par moments, pendant la rencontre, j’ai l’impression que Jean Vilar s’est réincarné.

ANTHONY  “J’ai une mission, enfin plusieurs. Je suis acteur permanent dans un centre dramatique et l’une d’elle consiste à présenter mon travail dans des endroits reculés voire exclus de tout pôle culturel alentour (…)

MADAME SEVRANISTE “D’accord. C’est une mission. Donc. Une mission. Vous êtes missioné. Mais si vous aviez le choix ? Entre nous Monsieur Poupard, vous préféreriez passer un dimanche après-midi à siroter du Bordeaux millésimé sur le canapé de Michel Drucker avec vos amis paparazzés plutôt que de faire votre numéro chez nous, je me trompe ?

Une mise en scène électrique  

Pour mettre tout ça en scène, Anthony Poupard joue plusieurs rôles : le sien, celui du “Dir-prod-prog” de “Paris-la-capitale”, cigarette électronique à l’appui, Madame Sévranisté, la présidente de la communauté de communes de Condé-sur-Noireau qui lui demande “vous faites quoi dans la vie sinon ?” et qui va accueillir dans sa salle des fêtes son “numéro”, Steven, troisième au collège de Vire, mais aussi son père et son grand-père, qui n’attendent qu’une chose : le voir s’asseoir sur la canapé rouge aux côtés de Michel Drucker. Les saynettes s’enchaînent sur le rythme enlevé, fractionné et déstructuré des stroboscopes.

Anthony Poupard abolit les barrières sociales et spatiales du théâtre contemporain

Il est encadré sur scène par ses deux techniciens son et lumière, avec qui il interagit pendant toute la pièce,  pour “ne pas être seul sur scène“, donner à voir le travail de ses “camarades“, pour cerner et englober cette histoire aussi. Et même si à Avignon, le public est acquis aux mises en scène audacieuses, aux textes percutants, on est quand même ravi de voir autant d’énergie se dégager de cette pièce et ici comme dans la salle des fêtes de Condé-sur-Noireau, les spectateurs sont comblés, preuve, s’il en fallait encore, qu’Anthony a raison d’abolir les barrières sociales et spatiales du théâtre contemporain. Une chorégraphie sur Florence & The Machine termine la pièce, et on reprendrait bien un peu de décentralisation.

Transmission et vibrations

Sur la page wikipédia est traversée de l’idée de la transmission, du texte à sa mise en scène, en passant par tout ce qui entoure sa programmation à la prestigieuse Manufacture d’Avignon

Sur la page wikipédia est traversée de l’idée de la transmission, du texte à sa mise en scène, en passant par tout ce qui entoure sa programmation à la prestigieuse Manufacture d’Avignon. Les auteurs antiques et classiques ont toute leur place dans cette pièce et Anthony Poupard les place au centre de son projet. Steven récite du Racine, il présente à Jean Noël le Phèdre qu’il veut monter, nu et couvert d’argile de Crète, il reçoit un appel de Sénèque (je vous jure!). Puisque selon Anthony, “au théâtre, on s’pique tous des trucs“, et que ” Racine mérite mieux que le respect, comme disait l’Autre“, ces ombres planant sur le théâtre d’aujourd’hui n’ont pas fini de nous en apprendre, de nous émouvoir, de nous bouleverser, il sait leur donner toute leur force, faire ressentir tout leur pouvoir, le faire revivre à travers lui. Transmission aussi dans le rapport avec les spectateurs, dans ce projet de décentralisation, et dans le contact avec les jeunes. Outre ses projets dans les collèges et lycées de la région, Anthony Poupard a pour le soutenir à Avignon une dizaine d’adolescents qui l’accompagnent pendant tout le festival, initiative plutôt rare, mais terriblement efficace quand il s’agit de donner le goût du spectacle vivant, voire de créer des vocations. Anthony Poupard n’est donc pas seul puisqu’en plus des jeunes, toute l’équipe du CDR du Préau de Vire le soutient ici. Et la pression est grande puisqu’après plus de douze ans en tant que comédien “décentralo”, c’est la première pièce qu’il écrit. “Je suis pas un stressé mais là, l’enjeu est plus grand, tu portes tout seul le projet”. C’est lui qu’il livre sur scène. Les frais engagés aussi, à hauteur de 15 000€ rien que pour la location de la salle, font du OFF du Festival d’Avignon un vrai coup de poker pour les compagnies. Mais qu’Anthony se rassure, sa pièce est une perle d’énergie, d’émotion, de sincérité, de rire et de réflexion. Il pose les bonnes questions et laisse les réponses suspendues aux lèvres des spectateurs. Ce n’est pas juste un bon comédien qu’on découvre, c’est toute une sensibilité. Bref, c’est le théâtre qu’il incarne, et parfois qui l’incarne, et l’on est déçu que d’une chose : que ça se termine.

  • Sur la page wikipédia de Michel Drucker, il est écrit que ce dernier est né un 12 septembre à Vire,  Anthony Poupard, FESTIVAL D’AVIGNON, Festival Off,  La Manufacture, jusqu’au 25 juillet
  • 04 90 85 12 71 / avignonleoff.com

Madeleine Péron

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