puce theatreFestival d'Avignon 2015

En nous tous se cache un « Idiot » qui sommeille

© Serguey Tabunov

© Serguey Tabunov

Avec une esthétique très nature, Kirill Serebrennikov nous livre pour la première fois en France sa version russe du film « Les Idiots », de Lars Von Trier. Là où le film respectait les conditions du « Dogme95 » en réalisant une œuvre apolitique, la pièce russe devient politique malgré elle.

Les Idiots est la deuxième pièce d’une trilogie rattachée à une ville unique : Moscou. « Tous les autres s’appellent Ali » et « Rocco et ses frères » abordent avec celle-ci les questionnements propres à la société moscovite : la pudeur, la morale, la tolérance. Tout d’abord, le cinéaste danois Lars Von Trier a voulu créer un film testant la société danoise -et donc occidentale- dans ses valeurs. C’est ainsi en 1995 qu’il créé avec Thomas Vinterberg le manifeste du Dogme95. Composé d’un ensemble de dix règles, le metteur en scène doit faire un vœu de chasteté en tournant un film réaliste et montrant le vérisme de la thématique qu’il filme. Le but de ce dogme est de revenir à une sobriété dans la forme, rendant les enjeux « en temps réel » plus véridiques et expressifs. C’est sous la forme d’un documentaire que le cinéaste présente son film, et c’est l’aspect de témoignage et d’instantanéité que le metteur en scène russe va conserver dans sa pièce.

« Chercher son idiot intérieur »
L’argument de Les Idiots traite de la lutte d’un petit groupe favorable au prolétariat qui cherche à faire resurgir l’idiot qui habite en chacun de lui. Ils rejettent la société bourgeoise et vivent simplement. Lorsqu’un interlocuteur non averti de la supercherie est convaincu que la personne qu’il a en face de lui est simple d’esprit, l’intérêt de se comporter comme tel prend tout son sens car le masque social tombe. L’individu trompé ne se comporte plus comme il le ferait avec n’importe qui d’autre et révèle alors sa véritable nature. Le rapport social est inversé : plus on est idiot, plus on est intelligent puisque l’on suscite d’autant plus de réactions. Ces idiots sont donc présentés comme des êtres intelligents puisque «le plus important c’est de trouver son génie intérieur», selon les paroles du metteur en scène. L’idiot est montré comme un dissident, extrême dans son comportement car il se veut défenseur de la vérité, quitte à provoquer afin de montrer les aspects liberticides de la société dans laquelle il évolue. En quelques sortes, au diable le politiquement correct ! Et c’est avec intelligence et humour que la pièce teste l’agressivité, la tolérance, la violence et la bestialité des autres.
Concernant la mise en scène, tout est très nature et réaliste. On pousse juste les quelques décors déjà présents sur scène pour nous submerger dans un autre endroit, à une autre époque. La pièce commence par le jugement à la cour d’un des idiots et se poursuit dans la rétrospective de leurs actes. On ne comprend l’histoire qu’au fil des scènes et on ne nous présente d’ailleurs pas les personnages : tout se déduit. Kirill Serebrennikov le justifie lui-même : « Nous construisons un théâtre démocratique qui utilise des moyens d’expression minimes ». L’utilisation du sparadrap au sol pour délimiter l’espace des pièces d’un appartement nous rappelle « Dogville », toujours réalisé par Von Trier. Un clin d’œil ?
Cependant, les deux télévisions situées à cour et à jardin de la scène peuvent rendre dubitatif. Le rendu est quelque peu hasardeux : les personnages se prennent en photo avec la webcam de l’ordinateur, connectée à ces deux écrans. Ils naviguent aussi sur Facebook. Cette volonté d’instantanéité et de respect du Dogme ne peut empêcher de penser que ce qu’il se passe à l’écran est futile, compte tenu du fait qu’il faut déployer beaucoup d’efforts à suivre la traduction et l’action scénique. Les écrans paraissent donc superflus, voir même intrusifs dans le suivi de la pièce car ils n’apportent pas d’éléments de réflexion en plus.

Le rapport social est inversé : plus on est idiot, plus on est intelligent puisque l’on suscite d’autant plus de réactions.

« Les idiots sont proches des anges car ils ne savent pas mentir »
La fin de la pièce nous réserve une surprise : quatre jeunes acteurs trisomiques rejoignent la «fausse idiote» dans une dernière danse. Serait-ce le moment de rédemption du personnage ? Une référence à sa situation ? La symbolique est discutable, mais l’argument de la pièce nous montre que les idiots se veulent comme les défenseurs d’une vérité intègre, allant jusqu’à mentir sur leur identité afin de mieux la servir. Cette conclusion pourrait bien représenter un moment de grâce dans le triomphe absolu de la vérité. Les masques sont levés, il n’y a plus besoin de mentir.

  • Les Idiots, Kirill Serebrennikov, FESTIVAL D’AVIGNON, Cour du lycée Saint-Joseph, du 6 au 11 juillet.

Kathleen Franck 

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