puce litteraturePeut-on encore lire ?

Escale à Villa Oasis

Eugène Dabit

Eugène Dabit

Suite  de notre série “Peut-on encore lire ?”, consacrée aux écrivains mis au ban du panthéon littéraire. Après Drieu la Rochelle, Léon Bloy, Jacques Chardonne, François Mauriac et Henri Calet, Zone Critique se penche dans le détail sur Eugène Dabit, le trop méconnu auteur de Villa Oasis. 

Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouvelles

Montaigne

1932

1932

Si les cinéphiles ont tous en mémoire le célèbre film Hôtel du Nord de Marcel Carné, adapté du roman d’Eugène Dabit, bien peu de lecteurs ont quant à eux souvenir de l’œuvre du peintre et romancier populaire de l’entre-deux guerres. Qu’en penser ? Est-ce là le fruit de la faiblesse de la production littéraire de l’écrivain ? L’évidence de la supériorité de l’adaptation cinématographique sur le livre ? Ou tout simplement l’œuvre du temps et un peu de paresse, qui ont relégué au second rang ce qui fut en son temps un succès de librairie ? À en croire les premières impressions de lecture, il semble au contraire que l’œuvre, malgré d’évidentes faiblesses, ne soit pas seule fautive dans l’affaire, mais que cette bouderie soit le fruit du temps et de son homologue : l’oubli. On regrette alors, une fois passé cette première lecture, que l’œuvre complète de l’écrivain, tout aussi intéressante et surprenante, figure elle aussi au cabinet des antiques, au rayon de la littérature communisante de l’entre-deux guerre… Un peu comme si la mort de l’auteur, survenue sur le chemin du retour de son voyage en U. R. S. S, n’avait pas suffi à le condamner assez promptement au silence. Il avait fallu lui rajouter le silence encore plus amer de l’œuvre oubliée, inopportune, en en faisant dans le meilleur des cas un réservoir d’images d’Épinal du Paris des années vingt et trente. Et voici comment l’on scella le tombeau littéraire de l’homme de lettres où n’avait plus qu’à pousser l’ivraie et uriner les chiens. Pourtant, en ouvrant Villa Oasis paru en 1932, on ne peut être déçu ni trompé par la simplicité de cette prose lyrique, dépouillée, parfois maladroite et prosaïque, qui à pour elle l’authenticité et la justesse du ton. Le style laissant deviner l’homme incertain, humble et attentif que fut Dabit ; cet homme qui préféra, à la rage tapageuse et dithyrambique, la douce ironie et la mélancolie boulevardière. On comprend alors que les Céline, Gide, Guéhenno, Chauveau et d’autres, ne s’y soient pas trompés en leur temps, et que ce troisième roman de l’autodidacte fut justement salué.

Paname faubourien

Car si Dabit se fait à nouveau le peintre du Paname faubourien et populaire, dans Villa Oasis, comme il le fit tout au long de son œuvre, il n’en omet pas pour autant de livrer de son époque autre chose que des scènes de la vie parisienne prises sur le vif. Au contraire, il pousse sa peinture jusqu’aux descriptions de l’âme humaine, à travers trois portraits : Hélène, Irma et Julien ; tous trois membres d’une famille recomposée, soudainement réunie par la mort de la parente d’Hélène, désormais seule au Canada et forcée de retourner vivre avec sa mère Irma, en France, dans la capitale, qui vit quant à elle à présent aux côtés de Julien avec qui elle tient un bordel à Paris : le Montbert. Dabit nous retrace alors, non sans cocasse et tragédie, l’histoire de cette famille mal assortie, pétrie de prétentions bourgeoises, par le biais de cette construction originale qui assure un surcroît de profondeur à la narration et de nuances aux psychologies. Enfin, si l’on retrouve les thèmes de prédilection de la littérature faubourienne, avec la poitrinaire Hélène à l’enfance digne de Cosette libérée des tourments pour retomber dans les affres de la maladie, les scènes de cafés et de bistrots, et les hôtels de passes du nord de Paris, comme de mise dans la littérature prolétarienne, avec les anecdotes sur la misère, l’alcoolisme, la cherté de la vie et l’iniquité sociale, on trouve néanmoins dans ces pages un tableau redoutable de la société française, volontiers acerbe et ironique, qui n’est pas sans faire écho à la lucidité balzacienne. Et le tout, loin de céder à l’idéologie, reste subtil, en ne laissant qu’une part infime au discours socialiste révolutionnaire de l’époque, au demeurant assez concevable aux vues des réalités d’antan et du capitalisme roi.

Car Dabit sonne tout simplement juste et dépeint sans excès de zèle l’écueil de cette vie de rentier à laquelle parvient le couple Monge qui finit par être rattrapé par l’ennui et les remords d’une vie peu honnête

Car Dabit sonne tout simplement juste et dépeint sans excès de zèle l’écueil de cette vie de rentier à laquelle parvient le couple Monge qui finit par être rattrapé par l’ennui et les remords d’une vie peu honnête, ponctuée par le poids d’une morte, une fois les premières douceurs de l’oisiveté passées. Ainsi, au bonheur succèdent le dépérissement progressif et l’éreintement, puisque les petits bourgeois n’ont plus l’excuse du travail, ni d’occupations, pour se cacher à eux-mêmes le vide de leur existence ; Dabit atteignant ici jusqu’à la cruauté des descriptions de la sottise bourgeoise décrite par Flaubert et Bloy, tandis que l’exergue formée à partir d’une citation du Bourgeois de Paris de Dostoïevski prend tout son sens : « Ce qu’il faut maintenant c’est amasser de l’argent et acquérir le plus d’objets possibles, ce n’est qu’alors que l’on peut compter sur quelque estime. Et c’est la condition nécessaire, non seulement du respect des autres, mais aussi du respect de soi-même. » La satire, aussi légère paraissait-elle au prime abord, se révèle ainsi d’une violence terrible, malgré la légèreté de la prose, qui n’en agit que plus subtilement, coupant avec une minutie chirurgicale, au rasoir, les plaies de l’âme enfin mises à nues et brûlant désormais à vif. Au point de laisser surgir une vision angoissante, presque étouffante, de la vie des Monge sur qui plane le spectre de la Mort, véritable personnage du roman. Cette mort, qui clôture chaque volet du triptyque, et qui angoisse de son ombre chaque personnage, en réaffirmant avec force, par sa présence, aux acteurs du drame, la vacuité dont sont faites leurs valeurs et leurs aspirations.

Dans la lignée des moralistes français

Mais le bourgeois, pas plus que l’ouvrier, ne saurait échapper à cette dernière instance, ni à ce sentiment de vanité que lui révèle la grande inconnue, puisque tout homme est appelé à frayer avec ce gouffre qui le conduit à se dissoudre dans son propre néant. Et à Dabit de rappeler, dans la lignée de Qohelet, ce lieu commun si souvent oublié et révélé par la mort : vanitas vanitatum, omnia vanitas ; inscrivant ainsi son œuvre dans la lignée des moralistes français. Or, cette conclusion, loin de claironner un son de chapelle, hisse le roman au niveau de la méditation philosophique, et laisse entrevoir, au travers de cette condamnation sans équivoque de la société bourgeoise et de toute vie idolâtre, une longue réflexion sur la condition humaine qui interroge avec pertinence l’idéologie hédoniste dans laquelle il ne semble point y avoir de dignité, comme en témoigne la sœur de Julien Monge : Berthe, qui a fait, avec les siens, le choix de l’humilité et de la pauvreté.

  • Villa Oasis [1932], Eugène Dabit, Gallimard, 276 pages, 1998
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