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Du réalisme photojournalistique à l’image d’art ?

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Zone Critique s’est rendu au festival Visa pour l’image, le plus grand festival de photojournalisme au monde, qui prend chaque année pour théâtre la ville de Perpignan à la fin de l’été. A la suite de l’émotion suscitée par la photographie d’Aylan, il semble important d’interroger la place des images dans notre société et le rôle de ce festival. 

240-Visa-pour-l-image-2015-C-Daniel-Berehulak-Getty-Images-Reportage_focus_eventsLa notoriété de Visa, ainsi que le succès populaire et médiatique de ce rendez-vous peut nous interpeller sur les contradictions d’où procède ce succès : un étalage d’images de presse extrêmement difficiles à lire et à supporter, qui nous raconte de la manière la plus réaliste et aiguisée possible la détresse et la misère du monde, mise en forme dans un souci officiellement informatif voire pédagogique, vient susciter un attrait culturel, esthétique, et touristique. Un dispositif qui voudrait donc nous « faire réagir » autant qu’il encouragerait l’exercice récréatif du jugement de goût. Est-ce un contre-sens ?

« Perpignan est pour moi un plaisir, un libertinage sérieux, un gisement brut d’événements et d’images dans lequel je me promène à l’état sauvage, en me laissant surprendre. Je partage le flux des images livrées et je fais ma cuisine ». Ainsi le philosophe Jean Baudrillard, célèbre habitué de Visa, évoquait en 2003 dans un entretien accordé au Monde son sentiment de participer à une promenade féroce, à une sévère et consciencieuse flânerie dans ce flot infini de photos dont l’extrême âpreté est presque monotone. Ce bloc de sensations reste identique au fil des éditions de Visa, et cette année près de 200 000 festivaliers se sont une fois encore promenés à l’état sauvage dans la cité catalane, happés par une profusion d’images farouches qu’ils apprivoisent comme ils peuvent.

ActivistePhoto prise le 14 juin 2015 par Bülent Kiliç, récompensé du « Visa d’Or News » à Perpignan, montrant un enfant syrien porté de l’autre côté des barbelés en territoire turc au point de passage d’Akcakale dans la province de Sanliurfa

A suivre le franc-parler de son directeur, le charismatique Jean-François Leroy, les prérogatives du festival participent d’une réelle éthique du photoreportage, laquelle se propose de restaurer un regard renseigné sur l’état du monde à travers l’exposition gratuite pendant toute la quinzaine, d’images « réalistes », c’est-à-dire poignantes. Sans surprise, cette 27ème édition a réaffirmé ce sacerdoce tacite : par le témoignage d’une violence que les photoreporters, sur le fil de l’épée, ne voudraient pas voir dépersonnalisée ou trop familière pour nous toucher, il s’agit de produire une image limpide du monde par la monstration de tout ce qu’il regorge d’intolérable. «Garder un peu de légèreté ?  C’est difficile. » lance Jean-François Leroy dans une interview donnée à RFI à la fin du mois d’août. « Le monde tel qu’il est mais en plus sombre? Non, je ne suis pas d’accord avec vous! C’est le monde tel qu’il est vraiment! Et tel qu’on refuse de le voir! J’allume la radio et je lis les journaux: le monde est d’une violence inouïe et ça se pourrit un peu plus tous les jours. Donc ce n’est pas du pessimisme, c’est de la lucidité. » Les organisateurs du festival maintiennent, depuis la création de Visa en 1989, un point de vue très classique qui souligne la valeur informative des travaux exposés, lesquels sensibilisent par leur charge ostensive presque étouffante et (donc ?) « responsabilisent ». Alors que la profession connaît une grave crise depuis les années 1990, ces considérations réactivées cette année sur l’indispensabilité de l’éclairage photojournalistique trouvent immanquablement un écho au moment où, le 2 septembre, le grand public a découvert horrifié la photo du petit Aylan, 3 ans, échoué sur une plage turque. Le nom même de Visa pour l’image évoque le vocabulaire de l’attestation, qui fait glisser le témoignage vers le certificat, sans trop se poser de questions sur la possible illisibilité des images. C’est pourquoi Visa ne se veut pas un dialogue sur l’image et les angles morts de ce médium, et ressemble quelquefois à une conférence de politique internationale.

Ainsi les badauds qui se rejoignent à Perpignan se voient proposé ce genre d’excursion au cœur du vrai monde en tant qu’il doit nous révulser. Mais, comme nous le faisait déjà savoir Baudrillard, la présentation d’une exposition reste éminemment conditionnée par la présence dans la cité d’autres travaux proposés par les membres d’une même communauté (d’ordinaire dispersée) et la forme même de Visa, qui encourage à la fois une évaluation et la distraction de l’exercice de son goût au fil des expositions, produit nécessairement un « retour-image » de la profession sur elle-même autant que sur l’état du monde. On peut légitimement s’interroger sur la possibilité d’une transcription fidèle de la réalité dans les formes que propose un festival, c’est-à-dire dans les conditions d’une manifestation qui véhicule des enjeux, produit du palmarès en couronnant chaque année ses lauréats. Parmi la trentaine d’expositions proposée, le photographe turc Bülent Kiliç a été primé cette année dans la prestigieuse catégorie « Visa d’Or News » pour sa série de photos de la place Maïdan à l’est de l’Ukraine, et ses photos sur les Syriens cherchant à franchir la frontière turque afin d’échapper aux combats entre les forces kurdes et l’État islamique. Les sévices dont il faut prendre acte à Visa, c’est aussi le quotidien des jeunes mères adolescentes dans le Nord-Pas-de-Calais. La Syrie de Bachar el-Assad. Les viols en République démocratique du Congo. Le dépérissement des parents de la photographe Nancy Borowick, tous deux atteints de cancers incurables et qui se meurent devant l’objectif leur fille. C’est aussi le drame des Espagnols expulsés de force de leur logement à Madrid. L’attachement de ces personnes à leur maison et la façon dont elles « font face » sont rapportés par Andres Kudacki, photographe dont les clichés ont suscité une réelle vague d’émotion en Espagne à l’hiver 2014. Ainsi ces vigies du temps présent associent semble-t-il deux combats, nous informer et nous ébranler. Pourtant le statut accordé à nos serrements de cœur est ambigu : cela ne canalise en réalité qu’une faible quantité d’information, mais reste pour Jean-François Leroy le signe salvateur que notre humanité ne s’est pas tiédie dans l’indifférence. Une image vaut mille mots, avait-il lancé jadis, et nous pouvons alors nous vanter d’avoir entrevu toute la souffrance du monde « dans le regard de cette mère Bosniaque » (Éditorial de Visa pour l’image 1995). De fait nous sommes coutumiers de ces images épouvantables, mais si les photojournalistes témoignent pour ne pas voir banaliser cette violence (banalisation d’où procède notre indifférence), comment le font-ils sinon en nous en offrant toujours un petit peu plus, c’est-à-dire en privilégiant le jamais-vu ?

Famille d'expulsésUne petite fille expulsée regarde un activiste pénétrer dans l’appartement qu’elle occupait pour en rouvrir l’accès. 

Alors même que Visa favorise la profusion de photographies (environ dix mille photographies projetées chaque année), ne pas produire un simple répertoire ou une récapitulation des injustices du monde nous familiarisant alors d’une certaine manière avec elles relève du casse-tête. Comment dès lors affûter la pointe des consciences sans leur flanquer le bourdon ? Peut-être cherchons-nous des sentiments auxquels les années spleenétiques que nous connaissons seraient réductibles, et devant cette béance nous dressons des inventaires. A l’image de Georges Perec dans les Choses (1965), qui établit le catalogue pointilleux des objets qui envahissent la vie des couples modernes pour combler un vide inconnu, il nous importe de témoigner à chaud d’une histoire en train de se faire, de garnir le musée du siècle à venir pour esquiver l’anxiété.

Nous-mêmes désirons un échantillonnage de spectaculaire et in fine une panique factice, sous peine peut être de ne remarquer aucun contenu informatif : « Je vois à Visa beaucoup d’images surchargées de signes, comme la madone algérienne, dont le fétichisme est proche des images de stars », avait confié Jean Baudrillard. « Ces icônes font le tour du monde, ce sont des produits mondialisés. Cette mise en avant de victimes, porté par un discours pieux, pèse trop lourd. Elle devient un chantage aux spectateurs, à qui l’on exhibe et impose une douleur. » Pour le philosophe, Visa était condamné à ne proposer qu’un discours victimal imposé à un spectateur se rendant au zoo du mal moral, contrariant donc d’avance la visée réflexive. Au-delà de la véracité du référent auquel nous confronte une image de presse, nous devons nous intéresser à l’image en tant qu’objet qui dans une certaine mesure reste commercial, c’est-à-dire produit par une économie de l’information pour être consommé : le simple fait que Visa soit une manifestation événementielle dont beaucoup de médias se chargent de nous faire « vivre les meilleurs moments » – lesquels seront orientés par un certain nombre de questions posés à Jean-François Leroy sur ses « coups de cœur » – témoigne d’une médiatisation au carré qui n’est pas innocente. Par ailleurs, la tentation du regard esthétique, le travail d’une œuvre et le plaisir de l’image s’inscrivent bien dans une tension avec ce semblant de solidarité que nous éprouvons envers ces « victimes » que nous regardons, de l’autre côté de l’image. Pour Visa, comment ne pas trahir le sens que l’on donne à une pratique en se déportant sur ce terrain artistique ? En effet, le festival embarrasse toujours par l’alliance de l’épouvantable et du mirifique, alliance qui reflète l’ambition du faire-histoire et celle de viser une réalisation artistique. Pour beaucoup, le festival fait alors ressortir la migration d’images produites pour l’information vers le champ de la culture. L’année 1989, c’était d’ailleurs le moment phare de la revalorisation culturelle de la photographie, celle des manifestations organisées par les musées d’art contemporain pour fêter son 150ème anniversaire. De nouveaux discours de légitimation, fortement marqués par celui de l’histoire de l’art, sont donc venus à un moment où le photojournalisme connaissait une profonde crise, et la profession surfe en quelque sorte sur la vague culturelle par l’intermédiaire du concept des festivals d’été, propices à « l’esthétisme des petits-loisirs » (pour reprendre l’expression de Jean Vilar). « Il faut trouver d’autres débouchés que la presse. Pas d’amertume ou de rancœur, juste une constatation » écrit Jean François Leroy dans son éditorial 2015. « Trouver d’autres modèles économiques, d’autres médias, d’autres horizons. » La recherche d’une distance artistique entre le photographe et le monde, en même temps qu’elle évacue l’aspect mécanique d’une photothèque de l’urgence issue de l’iphone (qui fait débat dans la profession) remet aussi en cause l’idée reçue d’une photo qui épouse sans dommage la réalité. Dans quelle proportion cette irréductible part de subjectif (qui permet de revendiquer une position d’auteur) est-elle mise en valeur à Visa ? Faiblement il faut le dire, et en ce sens le festival reste fidèle à sa doctrine. On est loin des Notes de Raymond Depardon, c’est-à-dire d’un format dans lequel les rigoureuses légendes (qui orientent la lecture d’informations) cèderaient la place à un véritable récit, voire à des états d’âme, et relieraient de cette façon un amas de clichés épars. Mais d’autre part la qualité des editings (la façon de mettre en forme son travail de photographe afin de raconter une histoire de façon cohérente, avec un début et une fin) reste un enjeu stratégique à Visa : pour les organisateurs, si la qualité du travail n’est pas à remettre en cause, la pauvreté de la construction des sujets est souvent pointée. Jean-François Leroy écrit que s’il a reçu cette année près de 4 500 propositions, « Cela ne veut pas dire, – hélas ! – que tout est bon, qu’il n’y a rien à jeter… ». L’œil du photographe, son approche subjective, constitue de fait le gage de sa sélection parmi les milliers de clichés proposés. Si l’on s’intéresse à l’exposition qui remporte cette année le « Visa d’Or News », De Kiev à Kobané, on comprend que par la magie d’une exposition se trouvent réunies des « facettes de violence », a priori déconnectées sur le plan géopolitique, avec pour liaison subtile entre elles le regard de leur auteur. Parmi les expositions qui cette année ne portaient pas sur ces sujets «  brûlants », et organisent ainsi une respiration bienvenue dans le Couvent des Minimes, il nous faut citer le fabuleux travail de Pascal Maitre Fleuve congo. Reportage au cœur d’une légende.

Sur les rives du fleuve CongoSur les rives du Fleuve Congo, les hommes écrasent l’huile de palme. Pascal Maitre, Fleuve Congo Reportage au cœur d’une légende.

On ne peut pas ne pas voir la recherche artistique de Pascal Maitre, par l’éloquence des couleurs et les contrastes d’expressions des visages humaines, qui nous entraînent dans une rêverie relayant les récits de Stanley, Conrad et Naipur, et nous racontent 1 700 kilomètres d’histoire le long de cette unique voie de communication dans le bassin du Congo. Il expose sous la coupole du couvent une exorbitante fresque en arc de cercle qui montre le déroulement de la vie sur un bateau de 450m de long, une vraie prouesse technique (onze photos prises en 5 secondes sur une pirogue branlante), qui peut rappeler au visiteur à la fois le gigantisme, la langueur, la cyclicité dans cette vie.

La Somalie broyéeMohamed Abdiwahab, La somalie broyée. Cette exposition témoigne de la vie des Somaliens meurtris par les attentats, la famine et les combats entre bandes rivales. Les islamistes shebab, à la tête d’une insurrection dans le pays depuis 2007, multiplient les opérations de guérilla et les attentats-suicides contre des sites en vue de Mogadiscio.

Cette fresque fait figure d’exception au regard des supports employés à Visa. Ce point est stratégique : alors que nous saisissons toujours cet œil singulier qui se pose, Visa réussit à esquiver les contre-sens en privilégiant le moment critique de la prise de vue sur le temps spécifique de l’exposition. Le festival restreint sensiblement les potentialités liées à son support : les lieux deviennent simplement des lieux d’étalage, rendus à une forme de virginité. Saint-Dominique est comme effacée, chaque année réduite à une nef et une abside. C’est dans ce souci que s’inscrit aussi l’imposition d’un encadrement unique et d’un format unique de tirage, qui amincit l’implication des photographes dans ce moment d’accrochage. C’est une réelle mise à niveau qui s’opère, afin qu’il soit question le moins possible d’individualités, ni de galerie d’exposition. Par ces pratiques Visa actualiserait un crédo qui se veut faiblement artistique, mais résolument journalistique, et surtout militant. Exemple sans cesse rappelé par Jean-François Leroy : on sait combien la photo de Nick Ut qui montre cette petite fille brûlée au napalm a joué dans la critique du militarisme américain. Mais plus largement – et on a là une chose différente – c’est la capacité de la photographie à se faire événement que le festival exalte, comme l’avait sans doute mis en exergue la rencontre organisée par Visa en 1995 entre Joe Rosenthal (père de l’historique cliché des soldats plantant un drapeau américain sur Iwo Jima) et Evgueni Khaldei (qui avait photographié un soldat communiste qui brandissait l’étendard soviétique sur le Reichstag).

L’actualité inspire souvent moins que le fait qu’elle aura été. « J’observe avec horreur un futur antérieur dont la mort est l’enjeu. » (La chambre claire) Derrière l’assiduité à ne pas trahir une éthique réaliste, on peut percevoir que cela n’interdit pas l’immersion du fantasme historicisant, qui pénurise trop souvent le questionnement sur les modalités de représentation du réel. Et la détresse du monde ? Tout ceci ne ricoche que sur le souci de l’immortaliser.

  • 27ème Festival international du photojournalisme, du 27 août au 13 septembre 2015

Marc Leemans

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