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« Croire. Croire encore. En l’homme. »

Jeanne BenameurZone Critique revient sur Otages intimes, le dernier roman de Jeanne Benameur, un récit sur la solitude après la libération. Un texte qui ouvre le chemin de la délivrance tout en délicatesse dans lequel l’auteur s’aventure au cœur de l’intime.


otagesintimes« Il était une fois, il était mille et mille fois, un homme arraché à la vie par d’autres hommes. Et il y a cette fois et cet homme-là 
». Le récit s’ouvre sur ces deux phrases, seules au milieu d’une page blanche. C’est ainsi que Jeanne Benameur nous plonge dans l’histoire d’Etienne, photographe de guerre, pris en otage dans une ville lointaine à feu et à sang. Le récit débute sur sa libération mais également sur l’ampleur de ce qu’Etienne doit encore traverser pour reconquérir sa véritable liberté. Il se retrouve alors face à un nouveau péril, une reconstruction où tout semble immensément fragile et prêt à s’écrouler à chaque instant. « Depuis, c’est l’entre-deux. Plus vraiment captif, mais libre, non. Il n’y arrive pas. Pas dedans. »

Les images du chaos sous les paupières

Il retourne alors dans le village de son enfance, auprès de sa mère et de ses deux amis, Enzo et Jofranka. Il y trouvera la nature, les longues promenades, seul, pour mettre son corps en mouvement, respirer large, ne rien perdre de l’odeur de la forêt, du fracas de l’eau, dans l’espoir de trouver du repos, de reconstituer l’essentiel. C’est un roman où l’on écoute aussi la musique, celle qu’Irène, la mère d’Etienne dépourvue de mots, jouera pour consoler. Mais aussi celle qu’il partageait avec ses deux amis, la partition du trio de Weber qu’il jouait dans sa tête pendant son enfermement et dont il parviendra finalement à retrouver les fragments manquants. La musique pour retisser les liens entre les êtres. « Se remettre…non, il ne se remettra pas. On ne peut pas se remettre de ça. Les atrocités vues dans le monde vous prennent une part de vous. Pour toujours. Alors non, on ne se remet pas. Pour vivre, il faut inventer une nouvelle façon. On ne peut pas juste reprendre la vie d’avant. Son fils a connu la peur de tout son être, la barbarie possible en chacun. Il lui faut inventer la douceur quand même, la paix quand même. Il lui faut inventer le visage neuf des jours neufs ».

Il y a ici le récit de la liberté du corps et de l’enfermement

Il y a ici le récit de la liberté du corps et de l’enfermement, qui demeure, pourtant, quelque part. Viendra ensuite le temps des mots pour libérer, atteindre l’intime et tenter de s’affranchir. « Parce qu’elle est bien là, la différence entre corps et chair. Les corps peuvent bien retourner à la liberté. La chair, elle, qui la délivre ? Il n’y a que la parole pour ça. »

Le temps suspendu, ralenti par un récit qui nous étreint

Otages intimes est un roman polyphonique où différentes voix se répondent, Irène, la mère d’Etienne qui a attendu si longtemps, Enzo le fidèle ami taiseux et profond qui joue du violoncelle, Jofranka, la petite qui vient de loin, devenue avocate à la Cour pénale internationale de la Haye, écoutant des femmes lui confiant l’indicible, un otage compagnon d’Etienne, toujours prisonnier, Emma, l’amour passé. Ces différentes voix se mêlent et tissent un récit au creux duquel Jeanne Benameur nous dépeint tout à la fois l’horreur et la guerre, l’inacceptable et ses ravages mais également la douceur et la lumière retrouvée. « Maintenant il a vécu ce qu’était : ne compter pour rien. Devenir juste une monnaie d’échange entre deux mondes, pendant des mois cela a été sa seule utilité. Il a compris dans sa chair. C’est cela pour des peuples entiers. Il ne pourra jamais oublier ».

Dans ce livre, comme dans les précédents Jeanne Benameur peuple les solitudes avec une écriture d’une infinie pudeur. On lit ce roman comme un murmure. Une écriture qui nous enveloppe et qui suspend le temps. Tout ralentit pour raconter l’histoire de cette vie que l’on retrouve sans pour autant savoir comment la vivre. C’est avec cette écriture charnelle et poétique qui s’attarde toujours sur les corps, les mouvements et les sens que l’on touche à l’intime d’un récit éminemment contemporain. Un roman à l’ambiance feutrée dont se dégage une belle humanité.

  • Otages intimes, Jeanne Benameur, Editions Actes Sud, 208 pages, 18,80 euros, août 2015
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