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Triste joie à Orsay

La femme en chemise, André Derain, 1906

En ce moment, au musée d’Orsay, vous pouvez acheter un ticket pour admirer des femmes qui vendent leurs charmes…Ça n’a pas manqué, l’institution- qui avait réservé une exposition à Sade la rentrée dernière- s’est tout de suite fait taxée de racoleuse.

Jusqu'au 26 janvier 2016

Tableau de Toulouse-Lautrec (Au Moulin Rouge, 1892-1895)

Bien entendu, ce n’est pas la modestie discrète des modèles qui a fait réagir la presse (il faudrait sinon renier une part écrasante de l’art moderne figuratif), mais plutôt la présence du mot « prostitution » dans le titre de l’exposition: « Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910. ». Le titre est-il réellement provocateur?

Le bal des apparences

Au regard des différentes expositions qui se sont données au musée d’Orsay ces dernières années, on peut décerner une véritable volonté d’observer des phénomènes sociaux à travers le prisme de l’art. Le traitement pictural de la peine de mort au fil des siècles en mars 2010. La mode et le développement du commerce au XIXème siècle via l’impressionnisme en septembre 2012. Le statut du marginal que fut Van Gogh, expliqué par Artaud, en mars 2014. Chacune de ces expositions était soutenue par une forte littérarité: Crime et châtiment de Dostoïevski pour la première, Au Bonheur des dames de Zola pour la seconde, Le Suicidé de la société d’Artaud pour la troisième.

L’exposition en cours ne se départ pas de cette influence, bien au contraire. Seront cités tout au long de l’exposition: Balzac (Splendeurs et Misères des courtisanes, 1838),, Maupassant, Baudelaire, Musset…Si les auteurs et peintres majeurs de l’époque y ont consacré leur temps, il faut bien que le sujet en vaille le détour.

La rétrospective met en scène les multiples visages des intéressées, de la grisette des trottoirs à la poule d’opéra, en passant par la cocotte de brasserie

La rétrospective met en scène les multiples visages des intéressées, de la grisette des trottoirs à la poule d’opéra, en passant par la cocotte de brasserie. A l’époque, les prostituées sont présentes dans tous les lieux publics et se fondent dans la masse- à tel point qu’il est difficile de les distinguer des femmes respectables. C’est cette ambiguïté qui leur permet d’abord de naître comme sujet artistique. Un détail, une posture, un bout de tissu fait pencher la balance et accroche l’oeil du peintre. Les titres même des oeuvres sont équivoques: « danseuse », « femme en chemise » sont autant d’euphémismes. La prostitution est un jeu, un mystère accompagné de son folklore d’artifices: coiffures, voilettes, rouge à lèvres…Une esthétique secrète et libérée se dégage de ces femmes qui sortent le soir, à « l’heure du gaz » c’est à dire lorsque l’on allume les réverbères et que la prostitution devient légale. Louis Anquetin peint des visages rendus opalescents par l’obscurité du soir- de nouvelles toiles blanches. On parlerait aujourd’hui de photogénie. 

Femme a la Voilette, 1891

Femme à la Voilette, 1891

En toute logique, la fille de joie n’est qu’un sourire- qui s’étend jusqu’au rire aux éclats pour Toulouse-Lautrec. Elle est est affairée, en mouvement et toute bariolée d’un vert absinthe-association faite par le peintre entre la boisson et la fréquentation du soir. La prostitution est donc une fête, et Paris « la nouvelle Babylone ».   Une ombre se profile cependant sous la forme de silhouettes en hauts-de-formes et manteaux noirs, les clients, invariablement représentés comme des corbeaux veillant au grain. Dans le décor de l’opéra Garnier, les danseuses de Degas sont escortées jusque sur scène par leur « bienfaiteur » en habit. Ce changement de ton permet de briser l’étonnante fresque qui présentait jusqu’alors la prostitution comme un gentil carnaval.

L’Etoile, Edgar Degas, 1876

L’Etoile, Edgar Degas, 1876

Derrière le vernis

La prostituée est un sujet romanesque et pictural pour son aspect tragique. A travers son destin, c’est tout un pan de la société qui se dessine. Pour deux demi-mondaines qui épousent un riche industriel ou un aristocrate, combien de modistes, serveuses, vendeuses qui arrondissent ainsi leurs fins de mois dérisoires? Or, peu à peu, le visiteur réalise que le véritable sujet des toiles qu’il a vues jusque là n’est pas la prostituée (son quotidien, ses rêves, ses espoirs), mais bien plutôt le regard qui est porté sur elle- un regard masculin. La prostituée n’est pas un personnage, c’est une image.

Le versant misérable de leur histoire a été sacrifié. Le gros de l’exposition donne à voir des images d’Épinal, comme autant de cartes de visite. L’exposition atteint son but si le spectateur prend autant en compte les oeuvres présentes que leurs passages à vide et leurs silences. Drogue, maladie, dettes sont des représentations qui ont été soigneusement évitées par les peintres. Ils ont ainsi laissé le champ libre aux caricaturistes. Le peintre Emile Bernard intitule un de ses tableaux représentant l’intérieur d’un bordel « L’Heure de la viande » (1885) et brise ainsi l’hypocrisie générale qui règne sur les titres. Le trait de crayon- étonnement chaste- est rapide, il s’attarde seulement sur les contours. Les visages sont lisses et sans traits, le contraste entre l’apparence de la scène et ses dessous est parfaite.

L’heure de la viande, Emile Bernard, 1885

Les dernières salles de l’exposition évoquent furtivement le tribunal- lieu où les prostituées passent un temps non négligeable du fait des rafles collectives orchestrées par la police. La différence de traitement pictural entre la prostituée disponible et la prostituée en garde à vue est saisissante. La première est le centre du tableau, le décor est accessoire, elle brille de mille détails et fixe le spectateur. La seconde est perdue dans une large salle d’audience, au milieu d’une dizaine de ses semblables, on n’aperçoit pas son visage, elle est anonyme.

C’est finalement Picasso qui offre une profondeur, une brève existence à ces jolies têtes maudites. Après le tribunal, la maison d’arrêt où est représentée sa « Femme au fichu » ou « La mélancolie » (1902). Issu de la période bleue, ce portrait à la tête lourde et aux contours étrangement définis montre une femme assise, le visage de profil, exprimant par un regard buté une confusion d’ennui, de lassitude, de vide.

Femme assise au fichu, La Mélancolie, Picasso, 1902

Femme assise au fichu, La Mélancolie, Picasso, 1902

Considérée comme une mesure de salut public au XIXème siècle, la prostitution réglementée est abolie en 1946.

Vus à l’exposition le mercredi 7 octobre (14h30). Des nez qui frôlent les vitres protégeant les oeuvres (et leurs sujets), des personnes prostrées mains-dans-le-dos-dos-courbé-fesses-en-l’air, des messieurs qui regardaient beaucoup trop les jeunes filles et pas assez les tableaux.

Pour faire tout le chemin décrit plus haut, vous devrez circuler dans une drôle d’obscurité, imposée dès la première salle. Les murs de l’exposition, le sol, les banquettes et fauteuils de velours, tous sont d’un rouge cramoisi- bouquet de fleurs synthétiques format Gargantua compris. Deux salles, tendues de rideaux de la même teinte, sont interdites aux moins de dix huit ans. Impression de mise en abîme burlesque ou mauvaise blague, c’est selon.

Racolage ou pas racolage? Voyeurisme ou pas voyeurisme? Tout dépend du regard.

Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910, Musée d’Orsay, 22 septembre 2015- 17 janvier 2016.

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