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Ivanov, ou la pudeur du désespoir


Micha-Lescot-se-la-donneLa saison de l’Odéon s’ouvre avec une reprise de l’année 2014-2015, celle du trop rare Ivanov de Tchekhov. Après le succès de l’année précédente, c’est l’occasion pour Zone Critique de revenir sur une des pièces les moins jouées du grand dramaturge russe, et sur la vision en clair-obscur qu’en propose Luc Bondy.

Tchekhov a vingt-sept ans lorsqu’il publie  Ivanov, lui qui n’est encore qu’un jeune médecin fréquentant les milieux du journalisme, et auteur des Contes de Melpomène qui lui valent un certain renom. Encore sous le coup du refus de son Platonov, il fait avec cette nouvelle pièce son premier pas officiel dans le monde du théâtre. Ivanov est donc le premier grand personnage tchekhovien, bien avant Treplev, Prozorov, Vania, Lioubov Andréïevna ; et il semble contenir en germe tout ce qui fera le charme et la détresse de ces figures antihéroïques et trop humaines : leur faiblesse, leur désillusion, leurs soudaines envies d’agir, leur grandeur et leur ridicule. On ne peut qu’être séduit par la finesse et l’intelligence du travail de Luc Bondy dans l’exploration de cette réalité sans ornements.

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Le théâtre sur le fil

A l’inverse de certaines représentations de Tchekhov où le metteur en scène a pu penser, semble-t-il, qu’en montrant des personnages qui crient leur désespoir à la face du ciel et boivent de la vodka avec panache il serait possible de transmettre un peu de cette « âme russe » qui dort au fond des pièces, Luc Bondy opte pour une direction d’acteurs extrêmement fine et sans ostentation. Si ce jeu semble au départ donner une impression générale de froideur, et nous laisse un peu en dehors, perplexes de voir ce petit monde ennuyé tourner sur lui-même sans grande conviction, il évolue avec une immense subtilité en modifiant très insensiblement la perception du spectateur, jusqu’à le prendre dans ses filets – avec douceur, toujours.

Luc Bondy opte pour une direction d’acteurs extrêmement fine et sans ostentation

J’en veux pour exemple la déchirante élégance de Micha Lescot dans le rôle d’Ivanov, qui promène sur la scène en cercles concentriques sa grande silhouette de pantin, avec une nonchalance que l’on voudrait au départ secouer, qui nous irrite profondément tant elle est improductive. Mais c’est au deuxième acte que notre rapport à Ivanov commence à changer : plongé dans la petite société des Lebedev qui écœure par sa petitesse, sa vulgarité, sa mesquinerie, son antisémitisme même à l’égard de l’épouse juive de notre antihéros, le spectateur est presque soulagé de voir arriver Ivanov et sa démarche raide ; à ce moment-là, il est évident qu’Ivanov n’est « pas d’ici », qu’il n’appartient pas à cette troupe grotesque barbouillée à grands traits par Luc Bondy avec des couleurs presque vaudevillesques – on le dira de même à Sacha, la jeune fille de la maison amoureuse d’Ivanov. Et dès lors cette longue silhouette désœuvrée prend une autre profondeur. On apprend d’Ivanov qu’il fut passionné, idéaliste, engagé, lui qui n’a même plus la force de se mettre en colère. Celui que nous voyons est comme une version en creux de lui-même ; et c’est bien cet épuisement de tout qu’incarne Micha Lescot, un désespoir qui n’a même plus l’énergie de se manifester autrement que par le dégoût.

Le blanc et le noir

Autour de ce centre éteint gravitent deux femmes lumineuses, Marina Hands dans le rôle de l’épouse mourante d’Ivanov, et Victoire du Bois en Sacha, la possible rédemption par l’amour, à laquelle on voudrait croire. Là encore, la direction d’acteurs fait merveille dans un triangle amoureux sans coupable.

Personne n’est vainqueur ; et si tout le monde a tort, Ivanov pourrait même avoir raison.

Jusqu’au bout, Luc Bondy conserve une finesse d’interprétation dans le ciselage de chaque dialogue qui éclaire chaque personnage de lumières changeantes – y compris la troupe grotesque du deuxième acte. Dans la dernière partie, où Luc Bondy échappe encore une fois au piège de la « fête russe » par une ambiance toujours en demi-teinte, cette petite société devient une série d’individualités tout aussi perdues et complexes, modelées par les même désirs et les mêmes craintes, de l’insupportable oncle Chabelski à la gouailleuse Babakina, et jusqu’au jeune docteur Lvov. Ce personnage de docteur est en effet souvent l’avatar de Tchekhov lui-même (on peut penser à Dorn dans La Mouette), figure cynique et réaliste, seule voix du bon sens ; ici, même le prétendu bon sens se réclame bien trop comme tel pour être cru tout à fait, et le jeune docteur « honnête » se perd dans ses mots, bafouille, étouffé par une indignation qui se ridiculise. Personne n’est vainqueur ; et si tout le monde a tort, Ivanov pourrait même avoir raison.

Enfermé dehors

Sur ce monde de grands rêves déçus et de petites mesquineries, le regard porté par le spectateur est polarisé par la scénographie troublante Richard Peduzzi, qui joue avec les codes théâtraux de l’intérieur et de l’extérieur. Dès le début de la pièce et avant même l’extinction des lumières, Ivanov est déjà sur scène, prisonnier derrière le rideau en fer qui protège le plateau hors des représentations, grattant mollement la surface comme pour trouver une entrée. Et si ce rideau se lève ensuite, l’on conserve pendant la plus grande partie du spectacle le manteau d’Arlequin autour de l’espace scénique, encadrant notre vision de la vie d’Ivanov ; petit théâtre sur le plus grand, fenêtre ouverte de voyeur sur une vie « comme les autres », l’encadrement de l’action enferme et étouffe dès le commencement. Ivanov appartient-il à cet espace qui s’ouvre à la première scène et dans lequel il tourne en rond, littéralement, sans oser franchir la porte de sa demeure en fond de scène ? « J’étouffe à la maison », dit-il à sa femme. Ou bien est-il enfermé avec nous autres spectateurs, comme lors de son monologue du troisième acte ?

Ivanov est comme ce Wanderer : laissant son fantôme dans les murs qu’il ne sait plus habiter, il ne peut que disparaître.

Les lumières de la salle s’allument alors comme si la pièce se continuait sans Ivanov derrière le rideau de fer… Il n’appartient à aucun espace, clairement pas à celui des Lebedev, et même son bureau personnel du troisième acte se retrouve à nouveau derrière le rideau de fer, sur un bord de scène bien étroit et comme à l’extérieur du véritable décor. Ivanov nous fait ainsi l’effet d’être toujours « à côté » : dans sa manière de parler, insupportable de douceur désabusée même quand il dit des choses terribles, dans son incapacité à habiter le décor, dans son décalage si évident avec ceux qui l’entourent – pourtant, le quatrième acte nous montre bien qu’ils partagent tous d’une manière ou d’une autre le désarroi d’Ivanov. Et aussi, bien sûr, dans ce fantôme entêtant de lui-même, celui qu’il était autrefois, et dont il n’est que le pâle souvenir. C’est peut-être dans cette perspective qu’il faut lire la solution de Luc Bondy pour la fin de la pièce : Ivanov quittant enfin l’espace impossible à habiter… Mais il ne faut pas en dire plus.
En revenant sur la pièce, il me semble cependant que Luc Bondy nous donne une clé supplémentaire. Par sa citation discrète du Voyage d’Hiver de Schubert au tout début de la pièce, le metteur en scène paraît souligner cette impossibilité à demeurer « à l’intérieur », dans l’espace rassurant du foyer où les gens comme tout le monde tentent d’être heureux. L’épouse d’Ivanov joue au violoncelle la première pièce du cycle, Bonne Nuit, toute pleine du ton doux-amer qui illumine le travail de Bondy : c’est l’adieu du Wanderer aux fenêtres éclairées de sa bien-aimée qu’il quitte pour s’enfoncer dans la nuit et la neige. Ivanov est comme ce Wanderer : laissant son fantôme dans les murs qu’il ne sait plus habiter, il ne peut que disparaître.

Ivanov, d’Anton Tchekhov, mise en scène de Luc Bondy, au théâtre de l’Odéon jusqu’au 1er novembre.

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