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Le drolatique “Lobster”

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Collin Farrell et Rachel Weisz

Le 28 octobre dernier sortait l’attendu « The Lobster », le nouveau film du réalisateur grec Yorgos Lanthimos et Prix du Jury du dernier festival de Cannes. Un film peu commun, curieusement drôle et cruel.

Dans un monde qui ressemble au nôtre, on arrête les célibataires. Ceux-ci sont emmenés loin de la Ville : à l’Hôtel. Cette institution, sorte de prison luxueuse, maison de repos ou bien centre médical, « offre » 45 jours, une ultime chance de rencontrer l’âme sœur durant l’une des activités proposées. Si passé ce délai le candidat échoue, comme la directrice de l’Hôtel l’explique en accueillant les nouveaux venus, le ou la célibataire se voit offrir une nouvelle chance, perspective de vie : il ou elle est transformé en l’animal de son choix.

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Affiche du film

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Après un prologue déroutant, Yorgos Lanthimos nous précipite dans ce monde bizarre et absurde à travers David, le personnage principal du film interprété par un Colin Farrell métamorphosé en quadragénaire moustachu bedonnant, myope, un peu lent, assez médiocre tout compte fait – qui souhaite s’il échoue, être transformé en homard (d’où le titre du film) parce qu’il aime bien la mer et pour la longévité de l’animal qui vit presque cent ans.

Sa femme le quitte après 12 ans de mariage, le laissant seul avec son chien (ou plutôt son frère qui a échoué à retrouver l’amour deux ans plus tôt). Ne dérogeant pas à la règle, David est amené à l’Hôtel où il coche la case « hétérosexuel » du formulaire d’entrée avant de se défaire de tous ses effets personnels : l’Hôtel pourvoit à tout. Petit à petit, par bribes, au détour de conversations décousues ou de situations délirantes, nous appréhendons cet univers décalé, ses codes, sa cohérence. La première partie du film livre au spectateur amusé et fasciné le règlement auxquels les occupants sont soumis et qui consiste en une multitude d’obligations, d’interdits, de bizarreries cruellement drôles, drôlement cruels. Le moindre manquement équivalent à une sévère punition, à la répression de la direction de l’Hôtel.

 

Un système autoritaire

Nous découvrons aussi les occupants, tous vêtus de la même façon (puisque l’Hôtel fournit les vêtements), personnages qui perdent de leur identité, de leur amour propre à mesure que les jours passent. Ils se voient attribuer un numéro, le même que celui de leur chambre. David est le 101. Même entre eux, les noms se volatilisent et sont vite remplacés par un détail caractéristique de la personne comme « la femme sans cœur », « l’homme qui boite », ou « l’homme qui zozote ».

Chaque patient se voit aussi remettre un fusil hypodermique et son lot de fléchettes tranquillisantes pour la chasse aux Solitaires qui se cachent dans la forêt. Il s’agit de célibataires ayant pris le maquis pour ne pas être transformés et qui, dans ce monde où l’on ne fait pas dans la demi-mesure, de fait ont renoncé à toute forme d’amour. Le punissent même. Chaque Solitaire capturé donne un jour supplémentaire au chasseur avant sa transformation. « La femme sans cœur » comptabilise plus de 190 captures… Après une série de péripéties, David s’échappera de l’Hôtel et rejoindra un groupe de Solitaires mené par Léa Seydoux.

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Léa Seydoux

 

The Lobster propose un ton qui nous stupéfait. Yorgos Lanthimos nous le jette à la figure dès le prologue, ce ton d’un humour noir grinçant, absurde, criant et décalé. Mais voilà que dans la salle le spectateur friand de cet humour absurde rit jaune, puis que l’on glisse presque insensiblement du rire nerveux au malaise. Les mots prononcés claquent tant ils semblent surgir de nulle part, tant le silence entre deux répliques absurdes est parfois insoutenable, tant on perçoit le mal-être des personnages qui ne connaissent plus ni de proximité, ni d’intimité, tant leur humanité se trouve être tronquée de tout ce qu’il pourrait y avoir de romantique dans une vie. « C’est atroce » nous indique David lors de la visite quotidienne de la femme de chambre chargée de stimuler le désir et de suivre au fil des jours en combien de temps vient l’érection. « La femme aux biscuits » supplie David de se mettre avec elle, jusqu’à littéralement vendre son corps, tant elle refuse et craint sa transformation qui approche.

Plus le film avance, plus l’univers farfelu et drolatique prend les traits d’une société autoritaire où le célibat est prohibé

Plus le film avance, plus l’univers farfelu et drolatique prend les traits d’une société autoritaire où le célibat est prohibé. La société rejette ces perturbateurs du bonheur social. Les « soigner » grâce à cette institution qu’est l’Hôtel, ou bien les éliminer en les transformant en animaux. Si la directrice félicite David pour son choix de devenir homard, c’est parce que celui-ci est original et que d’ordinaire les gens choisissent d’être chiens. « C’est pour cela que le monde est plein de chiens » dit-elle.

Le film est rendu par une esthétique réfléchie au service du propos du réalisateur. Quelque chose de posé, proposant en majorité des plans fixes, souvent longs, qui ajoutent au drôle ou au malaise. Toujours soignées, éclairées en lumière naturelle, les compositions proposent une certaine distance, ou bien expriment l’effacement des personnages comme par exemple dans la chambre de David souvent filmé en violent contre-jour, ou bien les couleurs froides des paysages dans lesquelles se fondent les couleurs ternes des vêtements des personnages. Quelques passages presque épiques de ralentis en musique détonnent en apportant de l’importance à l’action ou aux personnages, lesquels sont soit insignifiants – lorsque David traverse la piste de danse pour inviter « la femme qui saigne du nez » à danser – soit absurdes – lorsque la troupe de célibataires de l’Hôtel charge héroïquement les Solitaires lors de la première chasse.

 

The Lobster de Yorgos Lanthimos est définitivement un film déroutant et troublant à la fois, une œuvre cinématographique hypnotique qui enchante de par sa singularité, son originalité et son caractère unique. Un film peu commun qui questionne le totalitarisme d’un bonheur normalisé.

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