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Ce que la haine n’entend pas

WP_20151118_005Zone Critique vous propose aujourd’hui un petit récit : la nuit du vendredi 13 novembre, telle que vécue par l’un de nos rédacteurs. Ce que la haine n’entend pas, par Tarik Otmani. 

Ce soir, les lumières du port de l’Arsenal nimbent le ciel avec éclat. Tu te dis que ces instants de grâce, ces suspensions du temps sont des souffles revivifiants, qui anéantissent le déclin des choses. Aujourd’hui, tu voulais absolument savoir si, dans les bacs de la Fnac des Halles, tu pourrais trouver le vinyle d’Audion, Dem Howl : il en restait un dernier, et la joie de l’avoir trouvé suffit pour te croire heureux jusqu’à la fin de la journée, peut-être même pour une bonne partie du week-end.

La belle lumière, ce soir, sur le port de l’Arsenal t’encourage encore à le croire.

Tu marches sur la partie droite du boulevard de la Bastille. Les tentes blanches, sur le trottoir, te déportent sur une allée de la piste cyclable : tu prends celle de gauche sur laquelle les vélos roulent vers le pont d’Austerlitz. Sur ta droite, un cycliste, qui va vers la place de la Bastille, te klaxonne pour marcher sur leur voie. Seul, depuis tes premiers pas sur le boulevard, tu lui cries « connard » mais pas assez fort pour qu’il arrive à t’entendre, tu voudrais aussitôt recrier pour qu’il entende ton insulte mais tu n’en as pas la force : la contemplation du port de l’Arsenal, la nuit, mobilise déjà toute ton énergie. Tu hésites à traverser le pont qui enjambe le port de l’Arsenal car tu as déjà fumé et bu quelques bières, passer devant le commissariat de police ne te semble pas être une idée sensationnelle. Néanmoins, tu te diriges vers la partie gauche du boulevard de la Bastille. Tu as déjà passé la soirée de la veille du 11 novembre à l’OPA et malgré la beauté de ces heures où le fracas du monde disparaît sous la lumière des stroboscopes, de ce côté-là le haut du boulevard de la Bastille te rend mal à l’aise, une nouvelle fois : ça a quelque chose à voir avec le profil de l’Opéra Bastille, imposant devant le large trottoir où les passants apparaissent en cette période de l’année comme des feuilles d’automne chavirés par le vent. Tu focalises toute ton attention pour avoir une apparence normale devant le commissariat de police, la cigarette que tu continues à fumer t’aide beaucoup.

Penser l’image de soi : réfléchir l’autre dans le reflet. / Penser l’image de l’autre : réfléchir le reflet de soi.

Tu ne ressens presque plus les sensations détestables que tu as connues ici, quelques semaines plus tôt, à l’embouchure de la rue de Rivoli sur la place de la Bastille, où excédé tu as osé faire un doigt d’honneur à un motard qui avait klaxonné aussi pour ta marche libre dans les rues de Paris. Non, ce soir, quelque chose dans la lumière de la place de la Bastille t’invite au recueillement esthétique. Tu ne prends pas la peine de soulever ton regard vers le génie de la Bastille : non seulement tu le connais par cœur, mais bien plus encore, tu te laisses traverser par l’empreinte de sa présence en toi.

Sa jeunesse éternelle, sa jubilation innocente, son rayonnement dans le ciel.

La nuit transporte, à sa naissance, la rumeur de Paris qui va s’amuser : faire la fête n’est pas un divertissement, c’est une nécessité de l’esprit qui veut embrasser la spontanéité du corps. En musique, afin que la vie retrouve son langage instinctif. Là, où la difficulté d’être trouve une réponse vitale. Sans se poser de question, sans le moindre ratiocinement des débâcles en cours, si ce n’est la fulgurance lumineuse d’êtres humains qui affirment leur amour pour la vie qui continue encore avec eux.

Être et demeurer à la poursuite de l’énigme que constitue la présence en soi d’un autre.

Il ne te reste plus de cigarettes. Il est 19h30 et tu remercies Paris qu’il y ait encore des bureaux de tabac ouvert après 19h. Sur le boulevard Beaumarchais, ton bureau de tabac habituel porte en lui de nouvelles couleurs. L’éclat doré de ses lumières répond bien à tes yeux à celle du génie de la Bastille. Tu commences à être un peu fatigué par ta marche : tu te concentres pour demander un paquet de tabac à rouler, en articulant bien les mots dans ta bouche ; la buraliste chinoise te rend la monnaie, en te souhaitant une bonne soirée, avec l’entrain délicat de la journée de travail qui s’achève.

Dehors, sur les trottoirs, les passants déploient l’énergie majestueuse d’une nuit libre à savourer.

Avant d’entrer dans l’immeuble où tu habites, l’indignation qui te hante contre les incivilités quotidiennes disparaît. L’heure ne te permet plus d’être négatif : tu veux épouser ce que la vie promet de plus vrai et de plus beau. François de la Pampa commence à mixer aux 4 éléments à 23 h. Tu as le temps de dîner et de passer la première partie de la soirée chez toi. Et, comme l’ivresse n’en finit pas de dérouler sa banderole extasiante, tu cuisines en buvant quelques verres de vin rouge : les parfums des légumes et de la viande en train de cuire tapissent tes poumons. Les nourritures terrestres sont succulentes quand on leur laisse avoir le dernier mot : toute inspiration doit partir de là, tu le sais. Et, tu te le redis, silencieusement.

Tu éprouves les senteurs de la vie qui se poursuit comme la seule prière sacrée légitime.

Il est 20h15, et la première bouffée est délicieuse : elle te fait respirer mieux. La rumeur de Paris te berce. Tu penses encore au soir du 11 novembre, et tu te dis que c’était une bonne idée de mixer de la deep techno au Zéro Zéro, avant l’arrivée de l’hiver. Ça met en jambe, au moins de quoi tenir jusqu’aux fêtes de fin d’année. Par ailleurs, le Dem Howl d’Audion, réécouté en fin d’après-midi, avant d’avoir fait l’apéro au Jardin des Plantes plus tôt, contribue à ce que la série des événements qui suivront encore soit porteuse d’une puissance exaltante. Il est 20h30, ton estomac est rempli par de belles choses, et la nuit commence à avoir une palpitation savoureuse.

Par acquis de conscience, tu relis les dernières phrases de ton manuscrit, afin qu’elles soient bien imprimées en toi, avant de poursuivre l’écriture de ton roman :

Passant devant le miroir, Simon allait choisir l’une des cravates qu’il avait négligemment éparpillées sur son lit. Assis, je regardais mon reflet, immobile, au premier plan devant ses vieux murs qui assistaient encore à mon ennui, explorais les rayures couleur sable de mon pull marin et la noirceur reflétante de ma veste en velours. Simon s’immobilisa avec lenteur, devant le miroir, en refermant les fermoirs de ses boutons de manchettes dorés, avant d’ajuster au col de sa chemise blanche, ornée par de courts jabots dentelés, aux deux bords des boutons nacrés, la cravate bleue nuit, quadrillée par de petits points vert sapin, qu’il choisît plus tôt. Il ferma le bouton de sa veste de smoking noire au col satiné pour dessiner la courbe des coutures latérales sur ses hanches ; puis, il déboutonna aussitôt le bouton. Il plongea son pouce et son index dans la petite poche de son jean noir taillé slim pour saisir sa bague en or couronnée par une petite pierre de saphir où la lumière de la lampe de chevet y faisait naître l’éclat majestueux d’étoiles éphémères au sommet de son annulaire gauche. Ses sneakers gris perle grinçaient sur le plancher à chacun de ses allers et venus dans la chambre. Plus tôt que je ne le pensais, la clochette de la porte d’entrée retentît. Fortuna devait être arrivée.

Il est 21h15. Tu décides de réfléchir sur les mots, sur les mots que tu vas emprunter sur cette ligne d’onde que tu tentes de suivre, chaque jour, pour écrire le bon mot au bon endroit au bon moment. Tu penses à la suite de ton texte, mais ne trouves aucune réponse. Comme d’habitude, tu écoutes en replay, sur le site de France Inter, les anciennes émissions de ce rendez-vous incontournable qu’est Le Masque et la plume : des critiques parlent de théâtre, de littérature, de cinéma, avec une légèreté d’être et une rigueur intellectuelle, qui t’interdisent toute grandiloquence feinte dans ton propre travail. C’est très sain d’entendre des critiques : ils sont l’envers de toute création artistique qui veut, autant que faire se peut, réconcilier des inconciliables conjoncturels. Tu te dis que, peut-être, il faudrait davantage faire ressortir dans ton roman l’opposition des personnages à leurs propres racines. Il n’en reste, qu’en l’absence d’idée, tu te suffis à écouter ces voix qui surgissent de ton ordinateur, et qui te détachent de cette pesanteur à poursuivre des pensées qui ne trouvent aucun aboutissement. Il est 21h30, et les critiques-théâtre du Masque s’écharpent sur la mise en scène du Macbeth de Shakespeare, joué en 2014 au Théâtre du Soleil.

Ajoutées à leurs voix, les sirènes des voitures de police retentissent de plus en plus souvent dans la nuit.

Tu justifies les passages répétés des sirènes, comme tous les soirs, au nom des drames nocturnes, malheureusement encore habituels : des filles qui se font agresser dans les rues, des ivrognes qui se battent entre eux, des règlements de compte entre des bandes de mafieux. Mais, les sirènes retentissent beaucoup maintenant, quand même… Armelle Héliot défend le théâtre de Maeterlinck à la radio et elle a bien raison… Les sirènes poursuivent leurs appels dans la nuit…

De ton lit, tu étends ton bras vers l’ordinateur pour ouvrir un nouvel onglet sur ton navigateur internet.

Tu ouvres ta page Facebook.

Tu lis le post d’Eric Labbé, vieux camarade des meilleures soirées techno underground à Paris :

Plusieurs fusillades à Paris vers le Bataclan et le canal Saint Martin, restez chez vous.

Tu lis le post de Vivian Rafitosoa, vieux camarade des meilleures soirées techno underground à Paris :

Fusillade au Resto petit Cambodge, je suis en face dans un resto dans leur cave. Des morts vraisemblablement.

Vivian a posté des photos du croisement de la rue Bichat avec la rue Alibert : on y voit une ambulance, une voiture de police au milieu de la rue Bichat, et un bandeau de sécurité étendu devant le restaurant où se trouve Vivian, tout le long du trottoir. Une grande foule, éparpillée devant lui. Et, deux vélos blancs, enchaînés, à l’arbre qui est en face du Petit Cambodge.

Tes nerfs se crispent. Les impressions fusent dans ton cerveau.

Tes nerfs se crispent. Les impressions fusent dans ton cerveau. Les sirènes continuent à crier dans la nuit. Dans l’Obs.fr, tu apprends qu’il y a aussi un attentat au Stade de France, et tu apprends également que le match confrontait la France et l’Allemagne : le Président de la République française était présent à cette occasion. Peut-être y est-il encore, tu ne le sais pas : mais, tu sais que tu vis au rez-de-chaussée, que les fenêtres de ta chambre donnent directement sur la rue, et qu’une balle perdue sera nécessairement pour toi.

Tes nerfs se crispent. Les impressions fusent dans ton cerveau.

Et, les sirènes s’époumonent, encore et toujours, dans la nuit.

Merde, il y a une bouteille de vin devant la fenêtre de la cuisine… Est-ce que je dois prendre avec moi de la nourriture ? Avec une bouteille d’eau ? Mes cigarettes, mon briquet ?

Je dois me cacher ?

Où ?

En situation de crise, c’est fou le nombre de questions auxquels on doit répondre.

Tu retournes dans ta chambre après avoir bien vérifié que la porte d’entrée de l’appartement est fermée.

Tu prends ton téléphone portable et appelle François de la Pampa :

« Allô, François ? T’es où ? – C’est bon, je suis chez ma copine là, elle habite à côté de Répu… – Ça va, t’es ok ? – Ouais, pas de dégâts de mon côté… Et, surtout ne sors pas… Tout est bloqué dehors, on ne peut plus aller nulle part… Il y a aussi une prise d’otage au Bataclan en ce moment. »

Il est 22h30 ; et, sur l’écran de ton ordinateur, tu découvres aussi les attentats du Comptoire Voltaire, de la Casa Nostra et de la Bonne Bière, du Carillon, de la Belle Équipe. Rue Bichat, rue de la Fontaine-au-roi, rue de Charonne. Boulevard Voltaire. Tu es dans ce moment rare où chaque perception extérieure confirme les informations auxquelles tu viens de penser. Et à chaque instant. Longtemps. C’est-à-dire, pendant de longues secondes, ou plutôt une longue seconde étendue qui, à cause de son étrangeté avec ses semblables, refuse de s’abolir. Et puis, non, ce n’est absolument pas ça : tu es désormais hors du temps, un pur présent absolu qui ne se décompte pas, ou encore une dissolution du cours de l’Histoire et de ta petite histoire qui remue encore absurdement face à un néant qui t’ait toujours aveugle. Tu es en vie, mais le souffle glacé de la mort souffle sur ton cou : comme si les dernières respirations des innocents morts t’apprenaient leurs disparitions funestes.

Ils sont là, et à seulement quelques rues d’ici : tu crois encore qu’il y a eu un attentat sur le boulevard Beaumarchais, tu l’as vu sur tous les fils d’actualité que tu as consultés sur les sites d’information. Le boulevard Beaumarchais… Tu y étais quelques heures plus tôt. Quelques instants plus tôt. Enfin, tu y étais mais ce passé est d’une présence absolue et effroyable pour ce qu’il veut dire : la mort aux trousses. La mort en route. La mort à chaque coin de rue.

La mort est également dans ta chambre avec une faux qui menace de s’abattre.

L’ici et l’ailleurs ne se différencient plus. Dans la série de tes intentions, tu penses à celles qui sont furtivement apparues dans ton esprit et que tu as rejeté d’un revers de main derrière d’autres qui les ont submergées. Comme, profiter de la digestion de ton dîner dans le lit, en écoutant la radio. Tu aurais voulu prendre un verre plus tôt aux 4 éléments, t’imbiber de l’ambiance de la soirée jusqu’au point de basculement où ton ami aurait commencé à mixer ses vynils, exprimer son bon goût musical, être à la suite de son intériorité qui s’extériorise musicalement. Tu aurais pu vouloir connaître ce moment de rupture musical sur un temps plus long mais tu te ravisas pour te reposer et donc réduire ton temps de présence aux 4 éléments pour le consacrer essentiellement au mix de François là-bas. Dans le brouillard de tes faits et gestes où tu te perds, tu te dis en même temps que tu aurais pu, peut-être, te faire tuer sur le boulevard Beaumarchais si tu étais vraiment sorti plus tôt de chez toi.

Tes nerfs se durcissent et les impressions tambourinent dans ton cerveau.

Tu ne peux compter le nombre de clics que tu assènes sur la touche F5 pour réactualiser les fils des actualités des informations devant tes yeux.

Ça dure.

Longtemps.

Tu likes tous les posts de tes amis, où ils écrivent sur ton mur Facebook qu’ils sont sains et saufs, pour l’instant.

Infiniement longtemps.

Les premiers dessins des artistes apparaissent funèbrement devant toi : ils ont la beauté d’un chœur de cygnes qui expirent leur ultime souffle.

L’Histoire semble, maintenant, renaître sous un jour macabre.

Le 13 novembre 2015 vient de signer ses premières œuvres en lettres de sang.

Et, les sirènes assourdissantes étranglent le silence émasculé de la nuit.

Il est 01h00, et le Contrôle d’absence de danger pendant les attaques terroristes s’active sur Facebook. Le vert du symbole, au haut de l’application, réussit à t’apaiser, un peu. Tu parcoures rapidement le texte de l’application, sans savoir où tu dois cliquer sur la page, à la fin de ta lecture. Tu suis le curseur de ta souris, jusqu’à le voir se transformer en main blanche, en-dessous du bandeau, logiquement sur la même ligne que ton nom, sur la droite. Tu ne sais pas si le temps pris devant le bouton de confirmation a été long. Tu te reportes déjà sur le mur d’actualité : tu apprends que le Rex a annulé la soirée d’anniversaire de ses 20 ans pendant laquelle Extrawelt devait jouer en live. La soirée, dont on parlait tant avec Benja, François, Seb, durant la semaine et notamment le mercredi soir, au Zéro Zéro. Tu découvres que Eagles of Death Metal étaient programmés pour ce soir au Bataclan, et que l’on compte encore ceux qui sont morts durant la prise d’otage. Tu vois La Tour Eiffel rouge de Robert Delaunay apparaître sur ton écran, éternellement fidèle à sa beauté grandiose. Tu lis par fragments les messages de soutien qui proviennent du monde entier.

La nuit du 13 novembre 2015, la liberté est parisienne aux quatre coins du monde, sauf à Paris.

Tu apprends également que la veille, au soir, un double attentat a frappé Beyrouth.

Paris et Beyrouth sont, pour toujours, deux combattants qui partagent la même salle de réanimation.

Mais, ce que la haine n’entend pas, derrière les cris de ses bourreaux qui se sont auto-proclamés comme tels et derrière les dernières plaintes de leurs victimes, c’est la voix étouffée de la paix qui ne renonce jamais à ressurgir des ruines 

Tu imagines deux corps estropiés, étendus sur deux lits d’hôpital, leurs deux crânes masqués par de grands bandages blancs, qui gisent là. Bien que la vie continue, les fenêtres sont bousculées par la mort à l’œuvre. Partout, ce ne sont plus désormais que des fumées de désolation qui s’élèvent dans le ciel. Mais, ce que la haine n’entend pas, derrière les cris de ses bourreaux qui se sont auto-proclamés comme tels et derrière les dernières plaintes de leurs victimes, c’est la voix étouffée de la paix qui ne renonce jamais à ressurgir des ruines : le chant de la vie qui poursuit sa danse à chaque interstice de l’univers.

Tu partages l’image qui circule sur Facebook du profil de Marianne en pleurs, sur fond noir, avec cette simple inscription funéraire :

PARIS 13 NOVEMBRE 2015

L’avant et l’après sont désormais dissociés : plus ne sera jamais comme avant.

Après, n’existe que l’attente, impatiente, d’une trêve qui ne se manifeste pas encore.

Tu lis l’extrait de La Peste d’Albert Camus qui vient d’apparaître sur ton mur :

J’ai entendu tant de raisonnements qui ont failli me tourner la tête, et qui ont tourné suffisamment d’autres têtes pour les faire consentir à l’assassinat, que j’ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu’ils ne tenaient pas un langage clair.

Mais, comment parler, maintenant ? Quels sont les mots à dire ? Quelles phrases peuvent annihiler l’angoisse ?

Il est 04h00.

Les sirènes émettent des spasmes dans la nuit.

Puis, le silence. Un silence assourdissant. Le silence des cadavres encore chauds. Le silence encore menacés par l’intrusion de nouvelles balles de kalachnikovs qui perceraient la fin de la nuit. Tu ne sais pas si des terroristes sont encore en liberté dans le 11ème arrondissement à cette heure et s’ils vont à nouveau agir. Des fantômes qui errent dans la nuit pour t’assassiner. Non, aucun mot ne vient : il n’y a que le silence de la mort dans l’âme affligée.

Il est 05h00 : fracassé par la fatigue, tu lis les derniers fils d’actualité dans lesquels les morts s’amoncellent. D’un œil hagard, tu fermes tous les onglets de ton navigateur internet. Excepté celui où Marianne est en larmes. Réduisant la fenêtre de ton navigateur internet, tu revois la photo de Janol Alpin prise à la station Bonne Nouvelle, en arrière-fond de ton bureau, sur laquelle le visage d’un jeune homme est caché derrière la couverture d’un numéro du journal Libération. On y voit une poignée de main avec, en bas à gauche, le titre écrit en lettres blanches : « Le Pari de la paix ».

Tu éteins ton ordinateur.

Dans ton lit, tu penses que l’humanité s’est anéantie en faisant éclater à la face du monde l’inhumanité, cette nuit. Encore. Avant que l’aube ne revienne, tu te sens moins humain qu’une proie poursuivie par des sentinelles. Tu n’arrêtes pas de décomposer chaque bruit afin de mesurer leur menace potentielle sur nos vies. Tu te lèves pour mettre sous ton matelas un gros couteau de cuisine. Le froid du petit matin, qui se rapproche en creusant son sillon élargissant dans la fin de la nuit, te compresse dans son étau. Tu sais que tu ne trouveras le sommeil qu’à l’ultime fléchissement du nerf qui cisaille le sommet droit de ton crâne.

Pendant ce temps, tu mets un point final à cette phrase silencieusement dite dans ton esprit :

Les êtres humains, seuls, peuvent ne plus faire de la vie un enfer.

Grâce à un langage clair, tu viens de découvrir une nouvelle ligne de vie.

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