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L’angoisse de la page blanche

 

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©Simon Gosselin

Le théâtre de la Tempête ouvre ses portes au jeune collectif des Sans Cou menés par le metteur en scène Igor Mendjisky, et soutenus par la bénédiction de Wajdi Mouawad. Après J’ai couru comme dans un rêve, le collectif poursuit son exploration de l’écriture de plateau pour faire naître une grande enquête identitaire sous forme de spectacle-fleuve.

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Au début de la pièce, le jeune metteur en scène salue l’assemblée peu garnie en nous remerciant de fréquenter encore ces lieux dangereux que sont devenues les salles de spectacle. Il s’excuse : la pièce est basée sur un fait divers réel, une prise d’otages survenue dans un théâtre à Moscou. « Normalement, explique-t-il avec précaution, nous jouons la scène de la prise d’otages. Aujourd’hui, par respect pour la sensibilité du public et des comédiens, nous la raconterons simplement. » Dans le livret que l’on peut feuilleter à l’entrée d’Idem, Igor Mendjisky semblait déjà trouver troublante l’actualité du spectacle en regard des événements survenus à Charlie Hebdo en janvier, qui remettent également en question les problèmes d’identité et d’appartenance à un groupe. Ici, l’actualité du texte est tragiquement plus criante encore ; et c’est sans aucun doute cela qui rend des spectacles comme Idem si nécessaires aujourd’hui.

L’enquête fragmentée

Le travail d’écriture de plateau autour de l’identité débute par cet événement tragique mais paradoxalement si riche pour un créateur : Julien, comédien, perd la mémoire lors de la prise d’otages à la suite d’un coup à la nuque. Récupéré par les terroristes, ceux-ci lui font croire qu’il est l’un des leurs… Julien endosse cette nouvelle identité comme un autre costume, et dès lors tout est possible : c’est la page blanche, le retour à zéro. Il pourrait être n’importe qui, donc tout le monde. Comme un enfant, il croit ce qu’on lui raconte, et ainsi que le fantasme l’écrivain Gaspar Kasper lors de leur rencontre, on pourrait « lui faire gober n’importe quoi… »

La pièce est construite comme un gigantesque puzzle

La pièce est construite comme un gigantesque puzzle où les différents morceaux de la vie de Julien s’entremêlent en suivant une chronologie non linéaire, et c’est là qu’il faut saluer le remarquable travail d’écriture des Sans Cou ; la force du spectacle tient en premier lieu à sa capacité à maintenir en haleine le spectateur, comme devant tout bon récit d’énigme bien ficelé. On se régale devant l’intelligence de la construction, tant elle mêle avec subtilité les différents niveaux temporels de l’histoire de Julien : la vie de Julien lui-même mais aussi celle de ceux qui le cherchent, à différentes époques – sa jeune épouse lors de la disparition, et sa fille grandie orpheline, des années plus tard. Comme Julien aux prises avec des bribes de son passé – un numéro de téléphone dans un portefeuille, une vieille cassette VHS, la photo d’une femme qu’il ne reconnaît pas – nous recollons aussi de scène en scène les morceaux de ce « moi » si étrange, celui qu’il fut autrefois, et l’on suit avec lui les indices qui le ramèneront à la clé de son identité. L’ensemble de la narration suit le fil rouge d’une interview avec Gaspar Kasper, autre pièce du puzzle : après avoir rencontré Julien, Gaspar a fait de l’histoire de notre héros un best-seller en la racontant comme la sienne, et s’est transformé en écrivain à succès ; le personnage lui colle même un peu trop à la peau tant l’identification a été profonde chez cet homme qui se révélera au cours de la pièce de plus en plus semblable à son patronyme – le « Kasper » étant l’équivalent allemand du Guignol… Comme Julien, nous sommes perdus dans un monde où il n’y a plus de référent sûr : guidés depuis le début par un « narrateur » qui se révèle un escroc à fausse barbe, nous ne savons plus qui croire.

Les images meurtrières

Cette fragmentation de l’écriture est magistralement orchestrée sur scène par un dispositif à deux niveaux : en bas se joue la dramaturgie, où l’on voit Julien, son épouse et sa fille lutter pour reconquérir les morceaux d’identité déchirés ; en surplomb, une estrade ouvre un espace différent doté d’un écran, souvent chargé d’une portée symbolique ou onirique forte, tout en pointant du doigt ses propres artifices. Les deux extrémités de l’estrade sont équipés de monte-charges qui permettent de changer d’étage tout en jouant avec les codes de ce type d’apparition : figuration réaliste d’un ascenseur, mais également entrée ou sortie très « théâtrale » justement qui fait surgir les personnages du sol, tout en prévoyant cet effet grâce à une vision par transparence… L’artifice démasqué n’en perd pas pour autant son efficacité tant l’habileté est grande à jouer avec différents codes, film policier ou show télévisé. L’estrade se fait ainsi espace privilégié de l’intervention des médias au sens large, et ici encore les Sans Cou font preuve d’une finesse appréciable dans l’utilisation des nouvelles technologies exploitables au théâtre. La vidéo filmée et projetée en temps réel l’est toujours de façon parcimonieuse et justifiée, et le pouvoir des images y est montré sans ostentation, à mi-chemin entre la dénonciation et l’acceptation en tant que partie intégrante de notre imaginaire collectif. Face au vide de la mémoire, ce sont bien des images que l’on traque pour retrouver la trace de l’identité perdue : une cassette à moitié effacée, de vieilles photos, des couvertures de magazines, mais aussi des rêves de neige et d’ours blancs. Et quant aux médias, à la permanence de l’information et des discours, ils sont palpables dans le langage préfabriqué de l’interview et des groupes – terroristes ou non –, dans les angoissantes scènes d’appels téléphoniques croisés, et jusque dans le crachotement persistant de la radio en fond de scène.

 

« Ce quelque chose qui n’a pas de nom »

Julien devient le phénix, le caméléon

Les Sans Cou nous offrent ainsi un travail à plusieurs strates sur le thème de l’identité qui se décline à l’infini à travers Julien et ceux qui reconstituent son histoire ; le fameux « qui suis-je ? » se joue à tous les niveaux, aussi bien dans le problème classique de la fille sans père que dans le phénomène de la perte de mémoire, mais aussi dans la solitude de Gaspar Kasper – illustre inconnu qui vend des caméscopes d’occasion et se cherche une identité en tentant d’intégrer pléthore de groupuscules improbables, d’une chorale gospel à une association de super-héros en collants. La solution sera finalement de devenir effectivement un autre en volant l’histoire de Julien, et en devenant une star…tout comme Julien lui-même, déçu qu’on lui mente sans cesse sur sa vraie identité, décidera d’endosser le costume d’une vedette underground en fourrure bleu électrique, car quitte à être quelqu’un d’autre, « autant être fluo ». Puisque l’on peut être n’importe qui, soyons ce que nous n’avons jamais osé être, puisqu’il sera toujours possible de se transformer encore… Julien devient le phénix, le caméléon – un rêve pour le comédien qu’il était, et pour tout créateur au sens large. Ce motif de la transformation donne lieu à de multiples essais de formes différentes dans le registre, le genre et le style ; si l’ensemble fait un peu bric-à-brac, il est aussi symptomatique d’une époque où l’information et les images circulent trop vite, et où la tentation est violente de s’abandonner à ce jeu de masques. On comprend dans ce cadre la part faite à l’improvisation lors du spectacle, bien que certains de ces moments m’aient paru moins convaincants par rapport à la justesse générale du texte.

Igor Mendjisky affirme avoir voulu questionner l’identité artistique et le lieu théâtral même dans la création d’Idem, et c’est donc effectivement ce qui ressort des arcanes du texte et du jeu : l’acteur ou l’écrivain comme celui qui se met en question en portant tour à tour les costumes d’ « autres » dans lesquels il se coule, peut-être pour mieux se comprendre, et la perte de mémoire comme page blanche grisante où écrire un nouveau texte. On pourrait alors presque déplorer la trop grande clarté du dernier réquisitoire prononcé par Julien : le spectacle dit déjà tout, sans ce coup de crayon final qui apparaît comme une redondance. A la découverte de la « vraie » identité de notre protagoniste, de tous ces détails précis – le nom, l’âge, le métier… – nous sentons bien que l’important est ailleurs ; après avoir traversé avec lui tout ce long chemin, nous savons que ces détails sont superflus et circonstanciels, et que l’essentiel est « ce quelque chose en nous qui n’a pas de nom », c’est-à-dire « ce que nous sommes » (J. Saramago, cité par Mendjisky).

Dans ce travail virtuose et émouvant les Sans Cou se révèlent fidèles à Desnos et au poème qui leur a fourni leur nom de scène… « Quand [les Sans-Cou] jouaient, c’était étonnant » ; et bien sûr, « quand ils parlaient, c’était d’amour ».

Idem, création collective des Sans Cou, mise en scène d’Igor Mendjisky, au théâtre de la Tempête jusqu’au 13 décembre.

Ariane Issartel

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