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Ann, l’éternelle héroïne

Fabrice Guénier

Publiée en mars dernier et sélectionnée pour le Renaudot, Ann, la seconde oeuvre de Fabrice Guénier, n’a pourtant pas fait grand bruit dans le paysage médiatique. Une petite annonce dans le quotidien Libération a tenté de sortir le livre de l’obscurité. En vain. Quel dommage. Ann mérite grandement d’être lu, gardé près de soi et relu encore et encore. Autour d’un café, nous avons rencontré Fabrice Guénier pour qu’il nous parle de son très beau livre qui bascule de l’éclat au sombre, de la jeune femme à l’icône.

Août 2015

Août 2015

Ann, trois lettres en rouge sur la couverture prestigieuse de Gallimard «  Trois clous brûlants (…) Trois griffes sur nos fronts. » Pour son auteur, c’est « un hommage ». A quoi s’attendre lorsqu’on voit ce prénom féminin sinon à rien de plus qu’une simple histoire d’amour ?

Et pourtant, lorsqu’on referme le livre, il nous faut quelques jours pour en sortir. Comme si le fantôme de l’héroïne restait en arrière-plan dans notre esprit. Même sa voix parvient à résonner.

Du solaire aux cendres

Ann n’est pas un roman. C’est le récit autobiographique d’un touriste en Thaïlande amoureux d’une jeune prostituée, décédée en 2013. Le livre retrace « les années Ann » : de sa vie dansante à sa mort cendreuse. Des phrases courtes et poétiques et le lecteur voyage main dans la main avec Ann dans les rues animées de Pattaya, assiste à sa crémation au côté de son compagnon et auteur : « La première partie du livre a été difficile à écrire car il fallait résumer trois années en une centaine de pages. La seconde partie fut émotionnellement douloureuse, mais moins difficile car j’avais tout noté dans des carnets. »

La plume de Fabrice Guénier jette des formulations sublimes, qui ont ce pouvoir de nous marquer, sans grandiloquence : « Avec son un mètre cinquante-deux de sourires », « avec elle, même aller chez Carrefour était bien », « Ann petit fantôme aux mains dans les poches ».

« Ecrire ce récit, cela continuait de la faire vivre. Je l’ai écrit pour passer encore du temps avec elle. Mais au-delà, elle m’avait raconté sa vie de nombreuses fois, et c’est un personnage qui mérite d’être connu. »

Ann : petit être solaire, prostituée de 23 ans qui s’endort avec une peluche Hello Kitty. En italique, ses paroles, ses sms. En blanc typographique, la mort déchirante. Chaque page est organisée graphiquement comme un recueil de poèmes. « A la base je suis graphiste. Il faut que mon livre soit découpé et organisé d’une certaine manière. Je compare cela à du montage de film. Je l’ai rendu à Gallimard, prêt à être imprimé. »

L’héroïne aimée

La prostitution n’est pas le thème de ce livre. Ann reprend le topos de la mort de l’être aimé, à ranger dans sa bibliothèque entre Sonatines de deuil d’Hubert Lucot, Veuf de Jean-Louis Fournier et le Journal de deuil de Roland Barthes.

« Personne ne dira qu’Ann était une héroïne ;c’était une petite sauvage. Mais au contraire, on a beaucoup de leçon de courage à prendre de ces femmes, qui ne sont pas du tout faibles. »

L’œil amoureux de Fabrice Guénier fait d’Ann une héroïne. On prétend la connaître autant que l’auteur. Elle et ses barrettes dispersées dans chaque page. Une héroïne qui rend orphelins les lecteurs.

L’œil amoureux de Fabrice Guénier fait d’Ann une héroïne. On prétend la connaître autant que l’auteur. Elle et ses barrettes dispersées dans chaque page. Une héroïne qui rend orphelins les lecteurs.

On pourrait dire que Fabrice Guénier est un « capteur » de moments de grâce : une chanson, une phrase, une citation, une impression, une image. Tout mérite d’être conservé dans un carnet. Ses carnets qui l’ont accompagné jusqu’au chevet d’Ann à l’hôpital. Des cahiers noircis par l’image rayonnante d’Ann qui allaient bientôt être transformés en livre. « J’avais tout, il fallait retravailler. Mon bureau à Paris était comme un mausolée, j’avais mis des photos partout. C’est comme si j’étais là-bas. »

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Ann, le “petit fantôme aux mains dans les poches

Ann ne raconte pas le destin pathétique d’une petite prostituée. Ann ne se raconte pas. C’est une douce prière, un séjour dans la culture Thaïlandaise, une bouffée d’amour qu’on se prend en pleine face.

« J’aimais la regarder se préparer pour sortir, le soir. Penchée sur la glace. Elle porte une robe couleur pensée – qui peut donc être n’importe quelle couleur, mais éclatante. A quoi pense-t-elle ? Elle pose du talc sur ses joues. L’étale. (…) Quand elle changeait de chaussures dans la rue. Tongues blanches contre talons. En équilibre sur une jambe l’autre pliée. Une main sur mon épaule. Les néons dans le ciel et le bruit des taxis qui défilaient. Elle s’accroupissait pour nouer les brides blanches de talons qui la perchaient. »

  • Ann, Fabrice Guénier, Gallimard, 297 pages, 19 euros 50, mars 2015.
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