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La poétique de la ville

Window cleaners, Fred Stein, 1961

Window cleaners, Fred Stein, 1961

La vie palpite, intense. Fred Stein la photographie en saissant apparemment sur le vif les gens de la rue et ceux de la haute société, la vie et son contraire. Il disait lui-même “partir à la recherche du hasard”, mais il a pris bien soin de le provoquer : car la photographie est une histoire d’instants décisifs et fugaces qu’il faut savoir solliciter. « The World of Fred Stein » le prouve en proposant une cinquantaine d’images argentiques prises avant la guerre à Paris puis, et après le conflit, à New York mais aussi en Europe.

Brooklyn Boys, Fred Stein, 1946

Brooklyn Boys, Fred Stein, 1946

Paysages et portraits montrent comment chez Fred Stein la ville interfère sur l’être. Le photographe n’illustre pas de thèse : Fred Stein sait repérer les éléments narratifs d’une histoire de la vie dans sa simplicité proche du constat mais qui s’exhausse vers la poésie urbaine en alliant deux principes fondamentaux de la modernité : objectivité et fragmentation. Par ce biais Fred Stein a cherché la construction d’une langue visuelle collective, universellement compréhensible, facteur de réconciliation et non d’opposition, dans l’humanisme et le respect.

Fluidité méditative

Sans aller jusqu’à ce que Lotte Jacobi nomme  « La photographie orientée » le travail de Stein jouxte le social et le politique. Prédomine toutefois une fluidité méditative. Elle ne bascule jamais dans l’emphase visuelle et demeure « atonale» et envoûtante. L’intuition sensible plus que les procédés optiques domine : elle permet de découvrir et d’explorer l’alchimie du réel en fixant l’éphémère avec lucidité, précision et respect pour les êtres et les lieux. Le photographe crée une poésie verticale aussi dense que légère.

Le photographe crée une poésie verticale aussi dense que légère.

Fred Stein prouve que le réel pris sur le vif suppose bien autre chose que la rencontre fortuite. Toute construction est le plus souvent une reconstruction. Le vif, le vivace et le bel (ou l’horrible) aujourd’hui – ou hier – mérite autre prise que le jeu du fortuit. Le photographe s’est complu parfois à prétendre au hasard avant d’accorder que ses instantanés ne l’étaient pas.

Certes prétendre à la bonne fortune du hasard donne au photographe de reportage comme à celui qui se veut créateur une sorte d’aura. Il s’agit d’une autocélébration prouvant autant le courage que la vivacité de réaction de l’artiste. Mais de fait dans la création photographique comme dans les autres il existe toujours « un coup de dé » mallarméen capable d’abolir le hasard pour faire passer d’une situation où tout pourrait se laisser voir à celle où l’art donne au réel une dimension poétique.

Hasard assisté

Pour Fred Stein, en photographie, le hasard est toujours « assisté ». Cet  assistanat donne à la photographie une « vérité » qu’aucun autre art ne pourrait lui disputer. L’éclat de l’aléatoire n’est qu’une feinte. Mais il donne en apparence à l’art une force de traversée et de résurrection : la douleur comme la joie s’y trouvent magnifiées. Les visages, les corps et les paysages sont graves ou légers suivant le type de cérémonie de scénarisation que l’artiste propose.

Maître de la composition et du noir et blanc les portraits de Fred Stein sont autant des images sociales, mystiques que sensuelles. Peintre refoulé, l’artiste a choisi la photographie pour sa forte empreinte sur le réel dans une époque où la peinture trop souvent ne peut parler que d’elle-même. Le noir et blanc impose un rythme à la construction et permet de se préoccuper de l’essentiel : la saisie des corps et des regards.  Mais le hasard n’est que secondaire ; Stein déclenche l’obturateur lorsque le thermomètre des sensations est au plus haut et que les poses sont adéquates. Il est à ce titre un des plus grand portraitistes et permet de « montrer du regard » là où la réalité se dédouble par effet de noir et blanc. Existe-là une manière de transformer l’invisible dans le visible avant que le visible ne se perde dans l’invisible.

Le réel en haillon se  métamorphose parce que le hasard premier n’est que la semence pour un travail de reprise et de pose. Par celui-ci  les fantômes s’hallucinent. Qu’importe leur zéro de conduite. Nyctalopes ou non ils vivent soudain d’une autre vie : l’artiste la recrée, laissant au hasard une partie des plus minimes.

  • The World of Fred Stein, Fred Stein,  Rosenberg & Co, New York, 19 novembre 2015 – 12 février 2016.

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