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Plage paradisiaque ou dangereuse ?

Luxe, calme et volupté d'Henri Matisse (1904-1905)

Luxe, calme et volupté d’Henri Matisse (1904-1905)

Une femme sans nom arrive sur une île. Elle atteint la plage, apparemment sauvage, avec pour seul refuge, une grotte. C’est le second séjour qu’elle passe ici mais cette fois, elle ne sera pas l’unique occupante des lieux. Le dernier roman de Marie Nimier, La Plage, se présente d’emblée comme une parenthèse énigmatique où s’entremêlent l’exaltation et l’attente.

A14972_large« Qui sait ce qu’elle va chercher ? Aurait-elle perdu quelque chose ?

Ses clés, son chemin ? Son travail, comme on perd le nord ?

Il y a de l’égarement dans l’air. »

C’est sur ces questions que commence le dernier roman de Marie Nimier, La Plage. « Elle » n’a d’autres dénominations que « la jeune femme » ou encore « l’inconnue » ; une héroïne sans identité dont on peine à comprendre clairement la cause du départ, si ce n’est une manière de « s’abstraire du monde ». « Elle » est très peu décrite. Son passé se résume à de récurrentes évocations du père exclusif, dévoué à sa fille, à une brève mention de la mère disparue et d’une scène dans un camion de la Croix-Rouge. Autant d’imprécisions qui enveloppent l’inconnue de mystère, d’autant plus que son comportement, ses réflexions laissent transparaître une personnalité hésitante, tourmentée. Par ailleurs, si elle revient sur cette plage – nous l’apprenons plus loin – c’est surtout par nostalgie ; revivre l’aventure qu’elle a eue avec le « voyageur » dans la grotte. Parler de séjour thérapeutique serait insipide eu égard à la puissance poétique du texte mais malgré tout, la jeune femme semble éprouver le besoin vital de se retrouver en tête à tête avec la nature, seule au milieu des bruits marins et du remous des vagues. Pourtant, l’intrusion inattendue de nouveaux arrivants ne sera peut-être pas totalement pour lui déplaire…

Un univers trouble

Le synopsis introduit considère intuitivement d’envisager l’intrigue d’un roman policier. Là est toute la force du livre de Marie Nimier ; jouer avec les genres, les manipuler, les hybrider, car il ne s’agit pas tout à fait d’un polar, bien qu’une atmosphère trouble soit instaurée dès le début.

Là est toute la force du livre de Marie Nimier ; jouer avec les genres, les manipuler, les hybrider

Du point de vue de l’héroïne – celui adopté pour l’ensemble du roman –, à travers ses pensées confuses, les frontières entre réel et rêve s’effacent. On ne peut naïvement s’empêcher de croire à ce qui est narré, même si, avec un peu de recul, l’aventure de l’inconnue paraît hors du temps, suspendue dans un monde imaginaire, glorifiant un retour à l’état brut ; l’état de nature. D’où le clin d’oeil au célèbre tableau de Matisse, Luxe, Calme et Volupté. Cependant, dans le récit de Marie Nimier, la nudité est évoquée entre fascination et rejet :

« Elle marche en direction de l’eau, le plus naturellement possible. La nudité a quelque chose d’artificiel, elle se sent gauche, empêtrée, gênée aux entournures par l’absence de vêtements. Ses seins, surtout, sont encombrants. Elle aimerait qu’ils disparaissent dans son buste, qu’ils y retournent, et qu’on n’en parle plus, mais on ne peut pas rentrer ses seins comme on rentre son ventre – tout au plus arrondir le dos. »

Ce passage se situe lors du premier bain de mer de l’inconnue. Le champ sémantique de la nudité est récurrent mais je ne pourrais en citer davantage, de peur de ne dévoiler trop grandement l’histoire. En outre, on se rend compte par la suite que l’inconnue vit principalement peu vêtue, et qu’il en est de même pour les autres personnages. Dans une telle interprétation du retour aux origines, le dévoilement impudique du corps passerait pour norme absolue. Néanmoins, cette nudité a tout de même quelque chose de dérangeant, de peu plausible dans la réception de la lecture. Elle est soulignée par l’écrivain qui en isole ses mentions formellement, en les détachant des paragraphes. Parallèlement, Marie Nimier met l’accent sur le langage des corps, l’attrait physique des personnages les uns pour les autres. La sensualité remplace parfois une parole qui peine à éclore.

Un rapport complexe à soi et aux autres

Le roman de Marie Nimier est avant tout un roman sur l’attente ; l’attente de quelque chose de l’autre, d’un manque à combler

Les pensées confuses de l’héroïne disent aussi la peur de l’étranger et les angoisses, les complexes qui peuvent surgir lors d’une réflexion sur soi. L’ombre d’un passé aux contours flous pèse sur la jeune femme qui fuit une relation paternelle ambiguë et semble en réalité fuir toute forme de rapport avec autrui, peut-être persuadée que le bonheur se trouve dans la solitude. Son désarroi est donc d’autant plus frappant lorsqu’elle se rend compte ne pas être seule à avoir élu domicile sur la plage. Pourtant, à l’image d’un petit animal craintif, son premier instinct n’est pas d’agresser les visiteurs non désirés. Curieuse, elle adopte la position de l’observateur-voyeur. Elle prend des notes dans son carnet, cherche souvent ses mots, ce qui suscite des passages stimulants permettant de suivre une réflexion sur l’écriture ; « Le mot abrupt est-il aussi abrupt dans d’autres langues ? », « On déambule dans une ville, un magasin, mais sur une plage, qu’est-ce qu’on fait ? On flâne, on fait un tour, on se balade ? Tout ça beaucoup trop léger.

Un verbe qui convient : arpenter ».

Le roman de Marie Nimier est avant tout un roman sur l’attente ; l’attente de quelque chose de l’autre, d’un manque à combler. Ainsi, lorsque l’on se rencontre dans son plus simple appareil, les rapports seraient-ils d’emblée plus simples, plus transparents ? Le retour à l’état de nature ferait référence à cette utopie de relations franches et donc plus vraies. Mais sommes-nous véritablement capables de repartir de zéro ?

  • La Plage, Marie Nimier, éditions Gallimard, sortie le 7 janvier 2016, 14 €
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