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Breton, je pense à vous

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Avec la parution posthume de Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout aux éditions Gallimard, l’écrivain et traducteur  Radovan Ivsic revient sur les événements qui l’ont poussé à quitter la solitude de sa retraite croate pour finalement se retrouver plongé au cœur de la modernité par son ultime proximité avec l’un des derniers chefs de file du surréalisme : André Breton. L’occasion pour Zone Critique de revenir sur ce témoignage qui, avec rigueur, s’attachera à surprendre et à reconnaître toutes les lignes de force qui ont pu mener à cette rencontre décisive.

product_9782070149377_195x320A peine son témoignage entamé, Radovan Ivsic interpelle déjà son lecteur et tente d’expliquer son projet : « Surréalisme 66 était le titre que j’avais d’abord pensé donner à l’évocation de ce qui m’aura amené à passer les dernières semaines d’André Breton à ses côtés. Pourtant, très vite s’est imposée pour moi la nécessité de chercher ce qui, tel le « principe invisible » dont parle Maeterlinck, a relié dans les profondeurs du temps 1954 à 1966. » C’est dans cette phrase que nous comprenons toute l’originalité de cette entreprise, l’évocation de ses dernières semaines passées avec le père du Surréalisme tient dans les dix dernières pages. Peut-être en réponse à ces mots prononcés par Breton peu avant sa mort « Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout », c’est à la « météorologie sensible » et aux chemins qui l’ont mené jusqu’à cette fatale année 66 que Radovan Ivsic entend s’intéresser, et ce avec le recul permis par les années passées, dans son ouvrage. Et si ce chemin est bien l’occasion de faire acte de mémoire et d’évoquer les années passées à Paris avec l’entourage surréaliste de Breton, il est aussi le moyen de connaître un peu mieux celui qui l’emprunte. « Quelle boussole secrète détermine le parcours ? »

L’espérance de la fuite

Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout n’est alors plus seulement l’histoire d’une rencontre décisive et bien destinée mais aussi le récit d’un voyage double, d’un côté le voyage physique d’un écrivain réfugié et de l’autre le voyage libérateur d’une initiation à la liberté par la littérature.

Le témoignage de Radovan Ivsic s’ouvre ainsi sur son isolement : « N’arrivant plus à m’entendre avec quasiment aucun des intellectuels, écrivains ou hommes de théâtre, qui ont, tour à tour, fait allégeance au réalisme socialiste de rigueur sous le régime de Tito, j’ai décidé de vivre là, seul en pleine forêt. » Censurée voire interdite successivement par les régimes fascistes puis le régime communiste de Tito, la plume d’Ivsic décide de s’éloigner de l’étouffante chape de plomb que fait peser le réalisme socialiste sur le paysage littéraire yougoslave. Reprenant alors les topos de la littérature antistalinienne, l’auteur nous fait part de son dégoût permanent pour les écrivains assermentés au régime (surtout pour ceux qui s’estiment surréalistes),  le climat de suspicion dans lequel baigne alors la Yougoslavie et l’absurdité des apparatchiks et des institutions communistes. Radovan Ivsic s’adonnera alors au simple travail de traduction, alimentaire et acceptable pour les titistes, qui occupera les années de sa réclusion. Il était alors loin de se douter du chemin qu’il allait parcourir et que paradoxalement c’est dans cet exil qu’il s’imposera, qu’il trouvera aussi le moyen de fuir Zagreb : « J’ignore encore qu’en choisissant cette solitude, j’ai choisi l’inespéré, le chemin qui va effacer les frontières »

Jusqu’au moment où « L’impensable est devenu soudain possible » et la rencontre d’une jeune archéologue parisienne qui invitera Radovan Ivsic à la rejoindre dans la capitale française. Une véritable renaissance pour le croate qui par cette occasion pourra renouer avec son activité littéraire. Le voyage jusqu’à Paris esquisse alors les prémices de cette liberté retrouvée, le voyageur fait la rencontre d’un couple d’intellectuels suisses, Jacques et Isabelle Vichniac, dans un train en provenance de Belgrade, accepte de passer quelques jours à Genève faisant ainsi la rencontre de bon nombre d’artistes, retrouvant le plaisir des librairies et surtout se faisant prophétiser sa rencontre proche avec Breton à Paris.

Cela sera aussi pour lui l’occasion de se rendre compte de l’importance de la dimension politique des circonstances qui l’ont amené à quitter la Yougoslavie, son premier souhait une fois arrivé à Paris est alors de rencontrer « quelques anarchistes ou trotskistes », soit les « représentants d’une gauche antistalinienne, depuis longtemps disparue ». Le souhait sera exaucé en la personne de Sania Gontarbert, une jeune internationaliste trotskiste avec qui il évoquera l’île de Goli Otok, camp d’internement titiste pour les opposants politiques, la situation du Parti Communiste Français et les principaux écrivains antistaliniens introuvables à Zagreb. Puis, peu à peu, cette liberté premièrement politique se transforme et prend un autre visage, commence alors son véritable retour au cœur de la vie littéraire.

Les rencontres littéraires affluent alors, toujours par l’entremise de Sania qui l’invitera à dîner, l’écrivain croate y fera la rencontre de Benjamin Péret avec qui il se lie tout de suite d’amitié, les deux hommes se rejoignent alors sur la critique définitive du régime de Tito et conspuent ensemble Tzara et Eluard à qui l’on reproche l’entrée au Parti ou des livres mensongers envers le surréalisme. Par le biais de cet homme qu’il admire pour son insoumission et sa poésie, il fera alors la rencontre capitale d’André Breton. Si la renaissance littéraire d’Ivsic avait commencé au contact de ses différents acteurs, son initiation au surréalisme, pourtant déclinant, sera surtout l’occasion pour lui de faire corps avec une communauté d’écriture et surtout de renouer avec un imaginaire qu’il pensait perdu.

Les derniers jours surréalistes

Outre le récit d’un voyage, Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout est aussi le récit d’une initiation tardive au surréalisme français. Je dis tardive car historiquement c’est un surréalisme essoufflé que rejoint Ivsic en 1954, et français car Radovan avait malheureusement pu constater la compromission et la soumission de ses représentants yougoslaves au régime de Tito et à l’esthétique du réalisme socialiste. Frappe alors au premier abord la naïveté et l’émerveillement facile de l’écrivain aux premiers contacts du monde littéraire français, proche de la figure candide mais admirable du Paysan de Paris, il ne reconnaît pas en Jacques Vichniac un nom de plume qu’il a pourtant adoré, s’émerveille de la profusion et de la diversité des œuvres proposées en librairie et confesse timidement au lecteur qu’il pensait les que les rendez-vous quotidiens au café, symboles du mouvement surréaliste, n’avaient pas survécu à la Deuxième Guerre mondiale.

Puis l’imaginaire surréaliste de Radovan s’efface à mesure qu’il en épouse petit à petit les aspects pratiques. Il en évoque alors tous les rituels célèbres, les rencontres au café Le Musset, dans les cafés de la rue Vivienne, à La Promenade de Vénus dans le quartier des Halles, les jeux d’écriture surréalistes, la collection d’objets d’André Breton et surtout une imposante galerie de personnages qui marqueront notre écrivain croate (pour n’en citer que quelques-uns, nous retiendrons Breton lui-même, Benjamin Péret, la peintre Toyen et Annie Le Brun qui deviendra sa femme). Ce cortège des habitudes et des personnages surréalistes deviendra alors pour celui qui est exilé un nouveau refuge, une nouvelle manière de continuer son combat d’émancipation : « Et quel demi-siècle ! Deux guerres mondiales, Auschwitz, le Goulag, la bombe atomique, la guerre froide, la science mise au pas, l’éléphantiasis de la finance mondiale… Et au milieu de tout cela, ce « café », fragile et fantomatique bateau qui n’aura cessé de chercher contre vents et marées, à garder le cap. Beaucoup de ceux qui avaient désiré être du voyage furent emportés par les terribles tempêtes du siècle, mais, pendant des années, il y en eut toujours de nouveaux à vouloir s’y embarquer. ». Aux yeux de Radovan, le surréalisme devient alors une communauté à part entière, elle ponctue son quotidien, encourage son activité artistique ( à Paris il se remettra à écrire et participera activement aux expositions et colloques surréalistes) et lui fournit un lieu d’expression humaine.

Aux yeux de Radovan, le surréalisme devient alors une communauté à part entière, elle ponctue son quotidien, encourage son activité artistique

Au centre du canevas surréaliste se détache alors la figure fondamentale, pour Ivsic, d’André Breton. Bien que l’un des propos de Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout soit de démêler « ce qui, à différentes reprises au cours de ces douze années, aura fini par me rapprocher d’André Breton, de façon inattendue. », je ne m’étendrai pas longtemps sur la figure d’André Breton et qui ne fera pas l’objet d’une étude particulière même de la part de  Radovan Ivsic, lui qui a finalement l’impression que cette relation est « naturelle » et « comme allant de soi » se contentant ainsi d’un portrait sensible difficile à coucher sur le papier. Son témoignage se clôt sur l’examen minutieux de l’été 66 passé à Saint-Cirq-Lapopie et où notre auteur, pour son grand malheur, se trouve en présence d’un Breton fatigué et bien conscient de sa fin proche. Cette mort qui rôde est alors évoquée à demi-mots, (par exemple entre Toyen et Radovan qui feront tout pour en cacher l’inéluctable à sa femme Elisa) ou au travers du jeu cathartique de Breton qui prophétise sa mort lorsque la déconstruction de l’Hôtel de ville de Saint-Cirq sera achevée. L’histoire lui donnera raison et la dernière pierre est bien enlevée lorsque le 27 septembre, de retour à Paris, Radovan assistera à la mort de son ancien ami.

Si bien sûr l’expérience vécue au contact des derniers années d’André Breton semble être le cœur de  Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout, c’est le projet particulier de Radovan Ivsic que je trouve le plus intéressant. Loin de moi l’idée de vous décourager d’une lecture intéressée par le témoignage apporté par Ivsic sur ces dernières années de la bande surréaliste, mais à ceux que cela n’inspirerait rien j’aimerai insister sur le travail singulier de l’auteur dans cet ouvrage. Par là j’entends cette envie de dévoiler le « principe invisible » dont parle Maeterlinck et de ne pas, finalement, se contenter de sa simple position de témoin mais de faire intervenir tout le jeu des correspondances et des signes qui relie ces deux départs, le départ de Radovan Ivsic en 1954 et le départ d’André Breton en 1966.

  •  Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout de Radovan Ivsic, Gallimard, 120 pages (et 12 illustrations), 2015. 
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