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Car l’abîme est profonde

kaestner

Erich Kästner

Les éditions Anne Carriere rééditent la version intégrale du roman Vers l’abîme d’Erich Kästner, l’occasion pour le lecteur de déambuler en compagnie de Fabian dans le Berlin de l’entre deux-guerres, lieu de tous les échecs et de tous les espoirs. Un roman saisissant, à l’audace et à la satire féroce, qui parvient à conjuguer le grotesque, la tendresse et la poésie pour dresser un portrait décapant d’une société désœuvrée.

couv1_278Erich Kästner, écrivain allemand (1899-1974), est né à Dresde en 1899. Incorporé à l’armée en 1917, il revient de la guerre avec une faiblesse cardiaque – trait que l’on retrouvera chez son héros Fabian.

Après la guerre, Erich Kästner a poursuivi des études littéraires et débuta sa carrière comme critique de théâtre, puis développa une importante activité journalistique à Berlin dans les années 20, ce qui lui permit de se faire une place dans le milieu littéraire allemand. Mais sa carrière connut un brusque coup d’arrêt avec l’arrivée des nazis au pouvoir, et dès 1933, ses livres sont brûlés sur la place de l’opéra de Berlin.

Dès sa parution en 1931, Vers l’abîme ou Fabian de son titre original (titre tiré du nom du personnage principal), a marqué son lectorat de par la violence de sa charge satirique ; satire que certains ont qualifiée d’obscène, ce qui a conduit ce livre a rentrer peu à peu dans les limbes de l’oubli. Aussi, rien d’étonnant à ce qu’il ait fallu attendre 2013 pour que la version complète de ce roman, soit publiée en allemand par les éditions Atrium Verlag – version qui paraît aujourd’hui aux éditions Anne Carrière traduite par Corinna Gepner sous le titre Vers l’abîme.

Le roman s’ouvre sur le protagoniste, Jakob Fabian, jeune publicitaire qui, après une soirée dans un bordel avec une nymphomane aux penchants violents, est renvoyé de son emploi pour avoir osé s’insurger contre des comportements quelque peu déplacés de son supérieur. Celui-ci aime en effet profiter de son autorité pour abuser de jeunes secrétaires, ce qui donne à Erich Kastner l’occasion de laisser libre cours à l’une de ses nombreuses saillies bourrées de vérité :

« – Et que faites-vous donc ? – Je vis, répondit Fabian. – C’est ça que vous appelez vivre ? cria le directeur. Vous trainez dans les bars et les dancings ? C’est ça que vous appelez vivre ? Mais vous n’avez aucun respect de la vie ? – Je n’en ai aucun pour ma propre vie, monsieur ! s’écria Fabian en frappant sur la table avec colère. Mais vous ne pouvez pas comprendre, cela ne vous regarde pas. Tout le monde n’a pas le mauvais goût d’allonger les secrétaires sur son bureau. »

Ainsi, on explore aux côtés de Fabian le Berlin diurne et nocturne : des cabarets aux bordels et des bordels aux salles de jeux mal fréquentées.

Ainsi, on explore aux côtés de Fabian le Berlin diurne et nocturne : des cabarets aux bordels et des bordels aux salles de jeux mal fréquentées. A travers cette errance, on rencontre une femme qui trompe son mari uniquement quand celui-ci fait signer un contrat et donne son assentiment au choix de l’amant. On s’aventure dans des bordels hystériques où les gens mangent et copulent en même temps. On croise des personnages poussés à bout, qui deviennent presque des bêtes de foire. Les vices sont excités jusqu’au malsain, le grotesque fait office de loi.

Le Berlin qui nous est donné à voir, se présente comme le théâtre de tous les espoirs, de toutes les luttes et de tous les échecs de la société de cette époque. En quête de sens, Fabian est perpétuellement déçu par ce qu’il observe : que ce soit parmi les classes sociales les plus appauvries ou bien parmi les plus riches, il ne trouve que mœurs corrompues et individus égoïstes. Partout triomphe la même misère morale.

Un monde d’une noirceur désespérante

Dans ce monde, la sexualité s’affiche dans toute son impudeur et sa brutalité. Que ce soit Irene Moll, affligée d’une nymphomanie qui s’exprime jusqu’au désespoir, les filles de joies et leurs clients, en passant par les artistes de l’atelier de Ruth Reiter, tous donnent libre cours à leur frustration et à leur recherche effrénée de plaisir. Or, à aucun moment, il n’y a quelque chose qui ressemble à un échange, à une relation consentie. Partout, et toujours se manifeste la contrainte, l’asservissement, l’humiliation :

« Fabian se leva de son siège et jeta un coup d’œil par-dessus la cloison à mi-hauteur qui séparait les deux niches. Une grande femme bien faite, vêtue d’un maillot de soie verte, chantait tout en essayant de déshabiller un soldat qui essayait de lui opposer une résistance désespérée. « Hé, mon gars ! cria-t-elle. Relève la tête, hein ! Allez ! Montre-moi tes papiers ! ». Mais le brave fantassin la repoussa. »

Cette décadence des mœurs apparaît en réalité comme l’expression d’un désarroi qui se manifeste dans l’instinct le plus vital, celui qui offre la seule forme de salut face à un monde privé de sens : l’étreinte physique. Mais en filigrane, apparaît également une société touchée par la pénurie et la pauvreté où les gens donnent leur corps à la fois pour s’oublier, mais aussi et surtout, par nécessité :

« Comme chaque soir, chez Haupt, c’était la plage en fête. A dix heures tapantes, deux douzaines de gigolettes descendirent de la galerie en file indienne, vêtues de maillots de bains colorés, de mi-bas roulés et de hauts talons. Cette tenue déshabillée permettait d’avoir librement accès au local et de bénéficier d’un schnaps gratuit. Des avantages non négligeables par ces temps de pénurie. »

Ainsi, derrière ces apparences se manifeste une autre réalité. Derrière l’extravagance, l’impudence et l’obscénité, on entrevoit la détresse, la solitude, l’amour incompris : Irene Moll, amoureuse de Fabian ; Mucki, prostituée cherchant à créer une idylle familiale touchante avec un client, car son mari n’est jamais présent et est toujours en déplacement ; Ruth Reiter, la sculptrice, qui est dévorée d’une passion sans espoir pour son modèle. Chaque personnage apparaît enfermé dans sa propre prison tout en cherchant à s’en évader par les moyens les plus dérisoires.

Lueurs d’espoirs

Mais des lueurs d’espoirs constellent le roman comme autant d’étoiles brillant dans l’obscurité. Ainsi, quelque brefs moments de tendresse et d’amour, de compréhension et d’émotion illuminent ce livre d’un éclat particulier. Sensibilité exacerbée offerte par les scènes avec la mère, tendresse inattendue d’une jeune prostituée dont on ne saura jamais si elle a deviné la tristesse secrète de Fabian.

Mais des lueurs d’espoirs constellent le roman comme autant d’étoiles brillant dans l’obscurité. Ainsi, quelque brefs moments de tendresse et d’amour, de compréhension et d’émotion illuminent ce livre d’un éclat particulier.

Mais c’est évidemment l’amour qui jaillit de la rencontre entre Fabian et Cornelia qui offre les instants les plus lumineux de ce roman. Cette rencontre marque en effet un fugitif état de grâce face au chaos environnant. Quelque chose se noue avec une sorte d’évidence et d’immédiateté, dans une joie quasi enfantine, facétieuse et impertinente. Rien n’est convenu dans cette relation, la sexualité se conjugue ainsi avec la tendresse la plus douce.

«- Je crois que j’attendais juste l’occasion d’être fidèle, et hier encore, je pensais que mon cas était désespéré. – C’est une déclaration d’amour, dit-elle tout bas. – Si tu pleures, je te donne la fessée », fit-il d’un ton menaçant. Elle roula hors du lit, mit sa petite culotte rose et vint se placer devant lui. Elle souriait au milieu de ses larmes. « Je pleure, chuchota-t-elle. Tiens ta promesse. »

Mais même cette relation n’échappe pas à la corruption et celle-ci connaît une chute brutale dictée par les réalités économiques.

Dans ce décor, Fabian observe et est davantage voyeur qu’acteur, se tenant à distance sans pour autant être insensible. En effet, ce qui caractérise Fabian c’est qu’il est profondément humain, et c’est là son originalité : il est un moraliste convaincu, désireux de se confronter à ce qu’il voit et ce qu’il entend. Mais il reste étranger à ceux qu’il côtoie et demeure séparé de ses pairs par une vitre qu’il craint de voir briser. Ainsi, la grande détresse de Fabian, personnage sensible en proie à des émotions fortes, tient en grande partie à sa lucidité qui se double d’une incapacité d’agir. Tout ce qui l’entoure semble frapper de nullité à ses yeux. L’énergie l’a déserté. Le désir apparaît dévitalisé.

Vers l’abîme fait partie de ces ouvrages qui décrivent le “juste avant”, lorsque l’on sent que le monde est en train de courir à sa perte, sans réussir pour autant à saisir le pourquoi de cette situation. On a seulement l’impression que l’un des rouages de la machine est bloqué, et cela se manifeste par le déchaînement des débauches de fin de soirée, par le genre de chaos désespéré d’avant les apocalypses. Or, c’est pour lutter contre la tempête et le calme tout relatif qui l’annonçait que Kastner a écrit un livre qui se veut un électrochoc et une satire de la société dans laquelle il vit. Aussi, comme le dit Kastner lui-même : « Ce livre ne décrit pas ce qui existait, il exagère. Le moraliste ne cherche pas à rendre une image fidèle de son époque, il lui tend un miroir déformant. Et pour ce faire, il ne peut trouver mieux que le procédé légitime de la caricature. »

  • Vers l’abîme, Erich Kästner, Traduit de l’allemand par Corinna Gepner, Anne Carrière, 272 p., 20 €, 2016
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