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Coeur ouvert sur l’Athos

Ferrante Ferranti,

Ferrante Ferranti

Sur l’eau cristalline de la mer Egée, lecteur, prenons un bateau pour Athos, la Sainte Montagne et voguons entre les pages de ce dernier livre de Ferrante Ferranti pour atteindre un lieu sacré. Embarquons pour Athos, dis-je, cet espace préservé situé entre ciel et terre, et laissons-nous guider par une sensibilité relevant aussi bien de l’écrivain que du photographe. Car photographe, Ferrante Ferranti l’est, et son œil d’observateur nous ouvre les portes d’une République monastique où l’âme, rassérénée, se plonge dans un dialogue infini avec le divin.

C’est après être passé par Ouranopolis, « la ville du ciel », que le pèlerin peut accéder à l’Athos. Sur cette péninsule grecque entièrement dédiée au monachisme, trois mille moines orthodoxes se côtoient dans un silence propice à l’ouverture spirituelle. Ferranti témoigne d’une volonté de se rapprocher des forces invisibles en introduisant le récit de son voyage par une épigraphe d’Arthur Rimbaud : « Il faut être voyant, se faire voyant, par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. ». La recherche d’une vérité ne peut en effet se faire qu’à travers une diversité sensorielle pouvant apporter cette grâce que recherchent les moines.

Un parcours initiatique

En suivant les pas de Ferranti, le lecteur est transporté dans un univers mystique où l’homme et le monde fusionnent dans une même étreinte. La vénération des icônes est un trait fondamental de l’orthodoxie : elles apparaissent comme un intermédiaire pour communiquer avec Dieu, comme « une fenêtre sur le divin ». Loin d’être ampoulé, le style de Ferranti entre en résonance avec la modestie du lieu et épouse l’humilité des moines de l’Athos. Les rencontres, évènements et sentiments sont racontés au présent, sans emphase, tels qu’ils pourraient l’être sur un journal de bord. La simplicité de l’existence monacale, à l’écart du tumulte de nos villes constamment en mouvement, permet un renforcement de la foi où l’âme s’offre à la nature par un acte de contemplation.

Gravir l’Athos haut de 2033 mètres, comme s’y attèle Ferranti, est alors perçu par les moines comme une métaphore mystique de l’élévation spirituelle. Le mouvement de la pensée suit celui du corps au cours de cette difficile ascension, si tant est que l’âme accepte de s’ouvrir à cet univers atypique qui se présente à elle. Ainsi « celui qui vient avec un esprit critique, qui juge, ne comprendra rien » affirme l’écrivain.

Discipline spirituelle

Ferranti, par une absence de jugement et un regard éveillé, initie le lecteur à un monde soumis à des règles pouvant sembler archaïques à qui veut condamner sans comprendre

Sur cette péninsule bercée de chants liturgiques vivent plus de trois milles moines faisant chaque jour perdurer des traditions vieilles de plusieurs siècles. Ferranti, par une absence de jugement et un regard éveillé, initie le lecteur à un monde soumis à des règles pouvant sembler archaïques à qui veut condamner sans comprendre. L’expérience spirituelle se concrétise à travers toute une série de rites qui scandent la vie du moine, tels que les sacrements, ou par le biais d’actes quotidiens comme la prière qui rythme sa journée. Les moines usent, pour appeler à la prière, d’une simandre, morceau de bois dont les coups répétés retentissent à travers le monastère et éloignent les mauvais esprits des lieux sacrés. Ils se soumettent à une existence cénobitique en obéissant à un abbé, un higoumen, considéré comme un guide supérieur et une figure christique. La manière de peindre les icônes se conçoit également par des codes stricts qui se perpétuent par-delà les âges. Tout est fait pour que la formation monacale participe à une construction spirituelle appliquée, raison pour laquelle on trouve dans chaque monastère une bibliothèque comprenant des ouvrages d’histoire ou encore de sciences.

Leur existence en tant que moine prend donc sens à travers une discipline omniprésente qui imprègne les lieux. La péninsule étant effectivement dédiée à la Vierge Marie, seuls les hommes sont acceptés à visiter cet endroit, selon la loi de l’Abaton, et sur présentation d’un visa, la femme étant perçue comme un élément perturbateur qui absorbe l’énergie devant être consacrée à Dieu. Ferrante Ferranti nous donne donc accès par l’écriture à un lieu nimbé de secret et disposant de ses propres règles, un endroit hors du monde, hors du temps.

« Ce temps arrêté au bout du monde ».

Les époques et civilisations semblent en effet se fondre dans un même tout. Depuis le départ des Ottomans en 1912, des moines grecs, bulgares, russes, serbes,… se côtoient sur un Athos dépeint par Ferranti comme un lieu préservé, dissocié du reste de la Terre. Il met incontestablement en valeur ce choix fait par les moines d’une retraite silencieuse, d’une rupture avec le reste du monde, qui leur procurent un cadre favorable à l’ascétisme. La nature étant abondante, notamment grâce à l’entretien de plusieurs mécénats et une protection du site classé par l’UNESCO au patrimoine mondial, les moines exploitent les ressources qui leur sont offertes, comme le miel, les olives, les plantes médicinales ou encore les torrents pour la production d’électricité, dans une autogestion constante. Au sein de cette nature généreuse, le temps ne semble plus avoir cours. Du Moyen-âge à la modernité, les différentes ères s’entremêlent, et Ferranti de souligner : « depuis mon arrivée, je vois éclater le temps sans plus m’en étonner ».

© Ferrante Ferranti. Moine priant dans l'exonarthex.

© Ferrante Ferranti. Moine priant dans l’exonarthex.

Derrière la perception de l’auteur se lit celle du photographe, et cette dernière, chez Ferrante Ferranti, est consubstantielle à la première. Des photographies de son voyage sont ainsi placées entre les pages du livre et mettent en avant une nature immuable et sacrée illustrée par la montagne et les percées de lumière. L’écrivain se fait témoin du dialogue qui s’opère entre ciel et terre, avec des moines hospitaliers pour médiateurs. Ainsi, des portraits accueillants, chaleureux, se dessinent au fil de ses rencontres. Les paysages se déploient de manière impressionniste, par touches juxtaposées, de sorte que chaque chapitre porte le nom d’un point de la péninsule.

Entre ces formats portrait et paysage, Ferranti manie les jeux de lumière pour accentuer la beauté des lieux et des personnes. Il décrit « ce va-et-vient permanent entre ombre et lumière, ténèbres et illumination », tente de saisir l’instant, de varier les points de vue en fonction de l’éclairage. « Le soleil crève les nuages gris en un éventail de rayons phosphorescents », raconte le pèlerin Ferranti. Dans cette sensibilité aux clair-obscur se révèle les vibrations de l’Athos, ses nuances et merveilles.

L’expérience sensible que nous fait vivre Ferrante Ferranti en nous ouvrant les portes de l’Athos entre en résonance avec le reste de son œuvre. Par la description de son pèlerinage, il poursuit ici son projet de se focaliser sur le bassin méditerranéen en choisissant un lieu sacré pour sujet. Ayant déjà publié des théories sur la photographie, il fait s’entrechoquer cet art à l’écriture pour mieux décrire les perceptions du regard et du cœur et accueillir les sensations venues de ce monde paisible, où le Mont Athos, immobile et imposant, veille sur les moines depuis bien des siècles déjà.

  •  Ferrante Ferranti, Athos, la Sainte Montagne, éd. Desclée de Brouwer, coll. Arpenter le Sacré, 2015
  • Voir également le site web des photographies de Ferrante Ferranti
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