puce cinemaFilms

Le cinéma autobiographique de Nolot

Jacques Nolot

Jacques Nolot

L’intégrale des films réalisés par Jacques Nolot vient de paraître chez Capricci. L’occasion de revenir sur l’existence désespérée et clownesque, et l’oeuvre d’acteur, de scénariste et de réalisateur de cet artiste dont la vie est la matière même de son cinéma.  

Nolot 2Jacques Nolot est né à Marciac où son père était coiffeur. Le futur réalisateur travaille mal à l’école, la quitte et devient vendeur à l’unique épicerie du village. Accusé d’avoir pioché dans la caisse il part pour Lourdes non pour croire à un miracle mais pour continuer à travailler dans une autre épicerie. De luxe cette fois. Il part à Paris toujours dans l’épicerie. Mais cette fois dans la conserve. Il entreprend des cours (« Cela m’a donné une «fausseté» de culture » écrira le créateur) mais comprend qu’il n’était pas fait pour le théâtre-de boulevard des  Roussin, et autres Achard… Une femme rencontré chez Félix Potin l’en sort, lui fait son éducation et l’entretient.

Gigolo pour hommes

Aux cours de Tania Balachova il découvre un autre théâtre  (celui d’O’Neill, de Tchekhov, de Strindberg et d’Artaud.) et, ajoute-t-il, « mon inconscient et ma mère ». Il y rencontre Didier Flamand et devient gigolo pour hommes mais sans exclusité. Lors d’un Festival de Cannes il rencontre Roland Barthes mais doit quitter la ville suite à des embrouilles avec un maquereau de la mafia  yougoslave. De retour à Paris Roland Barthes le présente à André Téchiné de la manière la plus triviale : «Je vais te montrer une roulure». Assumant ce statut il vit la nuit dans les bars du Quartier Latin, achète une Mercedes, puis la vend en quittant sa vie interlope.

Il reprend ses cours chez Balachova, puis chez Voutzinas et obtient son premier vrai rôle, dans La Maison brûlée (Strindberg).  « J’y étais très mauvais » rappelle Nolot, et il est sauvé par les évènements de 68 qui donnent un coup d’arrêt aux représentations. Toujours lié à Barthes il fait partie du groupe qui occupe l’Odéon. Quelques années plus tard il reprend le rôle de « Monsieur Martin » dans la « Cantatrice chauve » d’Eugène Ionesco au théâtre de la Huchette où la pièce fut créée et jouée des décennies ; puis il enchaîne de nombreuses tournées théâtrales.

Se séparant d’un amant friqué il retourne à une vie désespérée et clownesque. Une dépression le pousse à écrire La Matiouette que Téchiné tourne en quelques jours. L’étape est importante pour Nolot : “J’ai commencé à vivre à 35 ans, grâce à La Matiouette, qui a changé le regard des autres sur moi, donc qui m’a donné confiance. Pendant trente-cinq ans, on m’a aimé, on m’a attendu, je n’ai jamais rien acheté. Pourtant, être entretenu, ce n’était pas comme avoir des parents, c’était bel et bien un travail, il fallait donner de soi, il y avait de la douleur. Mais il y avait aussi le luxe. C’était une prison. » écrit-il à ce propos. A partir de ce moment là il devient peu à peu un écrivain et a l’impression d’effacer ses tablettes pour repartir à zéro.

Vingt ans après il retourne à Marciac pour accompagner sa mère dans une lente agonie. Plus tard il en fera le récit puis son premier film : L’Arrière-Pays (1997). Le film obtiendra un César (de la meilleure première œuvre). Le réalisateur y racontera l’épisode de l’agonie à travers un personnage : Jacques Pruez, acteur parisien qui  découvre dans ce retour aux sources les ragots de village. Auparavant Nolot écrivit J’embrasse pas sur sa jeunesse et Téchiné tourne ce film. S’y retrace l’homosexualité dans un village de province, le machisme sous fond de rugby et de tauromachie, la découverte de la brutalité des hommes.  Suit alors L’Arrière-Pays qu’il tourne car son scénario est refusé par d’autres.

S’y retrace l’homosexualité dans un village de province, le machisme sous fond de rugby et de tauromachie, la découverte de la brutalité des hommes.

Peu après, lors du tournage du Café de la plage de Benoît Graffin il tombe gravement malade. Mais le réalisateur l’attend un an pour finir ce film. Il joue ensuite dans  Sous le sable  de François Ozon. Il trouve une réelle notoriété « dans les bras » de  Charlotte Rampling. En tant qu’acteur on le voit aussi dans plusieurs films dont La Passante du Sans-Souci de Jacques Rouffio,  L’Eté meurtrier de Jean Becker, La Comédie du travail de Luc Moullet, Après après-demainde Gérard Frot-Coutaz, Border Line de Danièle Dubroux.

Il écrit ensuite La Chatte à deux têtes  à la suite de la mort de son fils et en tant que thérapie. Le personnage central est un portrait craché du réalisateur : ancien gigolo, écrivain à ses heures, il se réfugie après la mort de son fils dans un cinéma porno hétérosexuel. Parallèlement, Nolot reste acteur (chez les frères Larrieu par exemple).

Dans l’intime

Il tourne ensuite son chef d’œuvre : Avant que j’oublie  (Prix Louis Delluc 2007).  Dans ce film le héros Pierre après la mort de son ami « un papa une maman une banque », se confronte à lui-même, à la difficulté d’écrire, à la maladie, à la solitude. Seul, il va au bout de ses fantasmes.

Comme on le comprend Nolot n’a cesse d’aller plus loin dans l’intime et ne parle que de sa vie d’hier puis d’aujourd’hui. Elle reste la seule et vraie matière de son cinéma. L’auteur s’y assume tel qu’il est : homosexuel et occasionnellement prostitué et gigolo. Mais en dépit du substrat biographique l’écriture et la réalisation lui permettent de vivre un ailleurs. Celui qui enfant se sentait mal dans sa peau car peut-être trop aimé reste un homme déchiré qui s’est fabriqué un masque pour exister. Il le quitte au cinéma où il a renversé les rôles. Réécrivant et réinterprétant sa vie dans ses films il acquiert un peu de  sérénité comme Patrice Chéreau l’a fait à sa manière mais selon d’autres axes esthétiques. Les deux artistes ont trouvé l’un dans la fiction l’autre en mettant en scène la vie des autres de quoi réparer leur vie. Du moins tant que faire se peut. Mais sur le plan artistique il y a là deux écritures et deux réussites.

  • Coffret « L’intégrale », Jacques Nolot, Capricci, 29 euros, 2016
Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

Copyright © 2013 Zone Critique. Tous droits réservés. ISSN 2430-3097
Lire les articles précédents :
Paul Morand
Paul Morand : Le jazzman blanc

Paul Morand : le monstre ! L’horrible antisémite, collaborationniste, raciste, homophobe, même, hurlent les médias ! Il fallait donc revenir sur cet écrivain...

Fermer