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Un cercueil pour berceau

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L’actrice Amparo Noguera

Zone Critique revient sur le film chilien Aurora de Rodrigo Sepulveda Urzúa, sorti en salles cette semaine en France : l’histoire d’une femme ne pouvant avoir d’enfant, et qui décide d’en adopter un dans une décharge publique. 

afiche-copia-500x715« Ce qui est humain n’est pas le fait de naître, mais d’être enterré. » résume le point de vue du film et de Sofia, être déjà mort, qui devrait ébranler les vivants et leurs certitudes.

Premier plan-séquence : une nuée d’oiseaux noirs tournoie au-dessus d’une décharge où les personnes au travail se confondent avec les déchets, indifférentes aux chiens errants et autres rapaces dévoreurs. Les codes de la tragédie sont réunis – filiation tragique confirmée par la scène suivante où Sofia présente des figures de la mythologie grecque aux enfants à qui elle enseigne : Aura et Vénus, déesse de la nativité. Et pourtant, ce n’est pas une tragédie. La catastrophe s’est déjà produite. Elle est d’ailleurs annoncée de la façon la plus banale, par la lecture expéditive et détachée d’un fait divers. Aucune indignation de la part de l’entourage de Sofia. C’est à ce moment précis que sa vie se fissure. Un bébé a été abandonné aux chiens et rapaces, dans une décharge. Un corps retrouvé, sans identité, écho muet à l’histoire du Chili qui cherche encore ses corps, disparus sous la dictature de Pinochet. Les traumatismes intimes de Sofia se fixent tels les spectres des événements traumatiques du pays.

Le cadavre du bébé ne nous est jamais donné à voir. En revanche, il est nommé : « corps », « bébé », pour que finalement s’impose « Aurora », sous l’insistance de Sofia. Pour affirmer la vie qui semble avoir déserté cette ville industrielle et maritime, grise, froide et humide, Sofia va renoncer à l’adoption d’un enfant pour adopter Aurora, cet enfant mort privé de sépulture et d’hommage.

Statut légal du corps

L’une des questions essentielles du film est le statut légal du « corps ». Il ne pourra être identifié comme bébé que s’il est confirmé qu’il a été vivant et a respiré. Or, le cadavre a été éviscéré, privé de ses poumons par les charognards. Il est impossible de déterminer son statut. Cette information donnée entre deux portes glissera sur Sofia, ne suscitant chez elle aucune réaction. Les états d’âme de celle-ci sont illustrés par la musique qui recouvre le paysage maritime, urbain et désert. Ce procédé artificiel masque le vacarme des vagues et le va-et-vient incessant dans l’usine. Il nous distancie encore plus de l’intériorité dévastée du personnage et nous plonge dans une forme d’hébétude qui écarte de la force du sujet.

La détermination du personnage contraste avec les apparitions fantomatiques de celle-ci. Si elle insiste pour que le bébé ne soit pas appelé « corps », son corps à elle disparaît dans ce paysage désolé que la succession de larges plans-séquences absorbe

La détermination du personnage contraste avec les apparitions fantomatiques de celle-ci. Si elle insiste pour que le bébé ne soit pas appelé « corps », son corps à elle disparaît dans ce paysage désolé, que la succession de larges plans-séquences absorbe. Ses lèvres gercées, son teint livide et son absence d’expressivité atténuent l’empathie que nous pourrions ressentir pour elle. Ce malaise est accentué par la superficialité des personnages secondaires. Le mari est embarrassant ; son rejet sans conviction au départ, puis le revirement brutal, participent de notre détachement. L’amie libraire avec ses confidences impromptues peine également à accrocher notre attention. Même le juge, patient et étonnamment disponible malgré le discours divergent des secrétaires, sonne creux. Tous ces êtres ne sont que les caisses de résonance de Sofia. Et leur fadeur contribue davantage à ôter toute consistance au personnage principal. Cette distance volontaire, pudeur feinte, a pour seul aboutissement l’insipidité.

Les pistes sont à peine effleurées et demeurent en surface. La mère hypothétique du bébé, soi-disant repérée par Sofia, qui travaillerait à l’usine, est vite oubliée. Le potentiel infanticide en filigrane n’est même pas exploré. Ces pistes sont présentées et ne mènent le scénario nulle part. Il s’égare finalement en fragiles explications psychologiques pour justifier le geste de Sofia et évite de mettre en scène toute réelle opposition à sa démarche comme si aucune autre vision n’était possible. En prétendant ne pas prendre position, ce film ne nous atteint pas et s’évapore dans l’humidité dissolvante des lieux.

Mathilde Fontan

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